Yannick
SUD CT 31
(Collectivités territoriales - Mairie de Toulouse)Je m’appelle Yannick, Yaya pour la plupart des gens. Dans les écoles, les enfants n'arrivaient pas à dire Yannick, ils m’appelaient Yaya et c'est resté. Je suis agente territoriale en maternelle (ATSEM) à la mairie de Toulouse depuis 1997 et aussi représentante du syndicat SUD Collectivités Territoriales - Mairie de Toulouse.
Ça étonne beaucoup de gens mais je suis une jeune syndicaliste. J'étais pas du tout dans le syndicalisme quand je suis rentrée dans le monde du travail. Je viens d’un milieu de droite, je suis la seule « gaucho » de la famille. Ils ne comprennent pas. Ils me prennent pour une illuminée peut-être. Je les désespère. Je me fais chambrer à tous les repas de famille. Mais je l'assume et ce n'est pas un problème.
J’ai commencé en 2010-2011. À cette époque, on a eu un souci sur notre école avec une directrice qui avait du mal avec les grèves et la gestion des agents territoriaux. Elle a commencé à nous mettre des bâtons dans les roues dès qu'on essayait de revendiquer nos droits sur les missions qu'on devait faire et celles qu'on ne devait pas faire. La directrice du centre de loisirs associé à l’école (CLAÉ) était syndiquée à SUD CT. Elle a fait venir le syndicat. On a fait une réunion à l’école et ce jour-là, on a toutes prises la carte à SUD. Ce n'était pas une obligation, c'était un choix qu'on a toutes fait de se syndiquer parce qu'on sentait la pression de la direction.
Ensuite je me suis dit, ok je prends une carte, mais il faut faire quelque chose avec, il faut s'investir. J'ai commencé à aller régulièrement au syndicat. D'abord au conseil syndical, puis j'ai tracté sur le terrain et j’ai pris un peu plus de place dans la section. J'ai commencé à être détachée une fois par semaine, puis deux, puis trois. Et à un moment donné j'ai pris un temps complet au syndicat parce que c'était difficile de faire moitié du temps au syndicat et moitié sur l'école. Comme je n'étais pas remplacée quand j'étais en détachement, ça créait beaucoup de tensions avec mes collègues et avec la directrice. Ce que je peux comprendre parce que quand on n'est pas remplacée c'est compliqué. On est importantes dans l'aide à l'enseignant·e et aux enfants qu'on accueille.
Voilà comment j'ai commencé au syndicat. Je n'avais jamais fait de manifestation de ma vie avant. Aucun militantisme, rien du tout. Je me suis rendue compte que le syndicalisme, c'était un moyen d'aider les gens qui avaient des difficultés à pouvoir exprimer leurs droits. Le métier que j'aimais faire, ATSEM, avait évolué mais pas dans le bon sens. C'est un métier riche, important. On nous rajoutait des missions mais au niveau du salaire, de la reconnaissance du métier, de la pénibilité, pas grand chose avait changé depuis son origine. Je me suis dit qu’il fallait qu'on se batte pour faire reconnaître la valeur de notre travail, qu’il soit revalorisé et mieux considéré. Qu’on reconnaisse notre importance, qu'on n'est pas juste des bonnes femmes des écoles. ATSEM, à l'époque, on était vue comme les dames de service. Maintenant on fait partie de l'équipe éducative, on est formées. On accueille des enfants en difficulté, on a énormément de missions tout au long de la journée. Après, quand tu rentres dans un syndicat tu ne t'occupes pas que de ton métier. Je me suis aperçue que dans plein de services on retrouvait les mêmes problèmes.
Dans mon métier, je n'aurais jamais eu la possibilité d'évoluer en tant que personne, dans ma façon de réfléchir, dans ma manière d'agir, de communiquer avec les gens. Le syndicat m'a permis ce changement. Je ne suis plus la même personne que j'étais il y a quelques années. Avant, je ne savais même pas écrire un mail, je ne savais pas me servir d'un ordinateur. J'étais nulle à l'écrit, j'avais un problème avec ça – mais pas pour l'oral. Moi je n'étais pas du tout une bonne élève, j'étais plutôt perturbatrice et je n’écoutais rien à l'école. En orthographe et tout ça j'étais vraiment une bille.
« Le syndicalisme il est en bas,
c'est dans la rue
que ça commence »
c'est dans la rue
que ça commence »
À SUD on permet aux gens d'évoluer parce qu’il n'y a pas de chef. Je me suis retrouvée avec des camarades fonctionnaires des catégories A, B, C. On est d'horizons tellement différents qu’on ne se serait jamais rencontré·es dans la vie de tous les jours. Le syndicat m'a permis de m'enrichir avec elles et eux, et sûrement je leur ai apporté des choses aussi. On est tous au même niveau, on s'entraide et ça c'est riche.
J'ai fait des formations syndicales pour apprendre tout ce qui est droit du travail. Je suis allée rapidement vers le Comité Hygiène Sécurité et Conditions de Travail (CHSCT), ça s'appelait comme ça avant la réforme. C'est ce qui m'intéressait le plus. Ça permet d'aller sur le terrain, constater les problèmes, faire des photos, faire des alertes. D’avoir un lien direct avec les agents, de voir ce qu’ils ont, ce qu'ils n'ont pas, ce qui ne va pas, plus rarement les choses qui vont. Aller les rencontrer, parler avec eux... Le syndicalisme ne peut pas se faire en télétravail. Le syndicalisme il est en bas, c'est dans la rue que ça commence, et c'est comme ça que tu apprends.
Je tracte beaucoup sur les écoles mais je vais aussi dans les autres services. Il y a des écoles où on ne veut pas te laisser rentrer, où on te dit : « vous n'arrivez pas au bon moment ». Ben oui mais moi j'ai pas de baguette magique pour être à la bonne heure dans chaque école ! Tu as des gens qui te parlent mal, des gens qui ne veulent pas prendre de tract, des directions qui ne veulent pas te laisser rentrer. Alors tu es obligée de faire des mails pour dire que c'est de l'entrave syndicale. Des gens qui t'insultent, aussi.
C'est difficile mais je ne retiens pas tout ça. Ce que je retiens c'est quand je vais sur des écoles et que les gens reconnaissent le syndicat SUD à travers moi. Ça c'est un gain. Qu'on reconnaisse que SUD CT défend les agent·es des écoles. SUD, c'est une équipe, ce n'est pas que celles et ceux qui sont sur le terrain. On est ensemble avec celles et ceux qui sont dans les réunions, moi je le vois comme ça. Chacun·e est essentiel·le, il n'y a pas une personne plus importante qu'une autre. C'est pour ça qu'on n'a pas de secrétaire général. C'est en autogestion et c'est ensemble qu'on arrive à faire progresser notre section.
On a eu des victoires récemment, par exemple à la mairie sur le droit de grève. Du coup on a une augmentation du nombre de syndiqué·es à la section. Mais généralement c'est vrai que les gens ne se reconnaissent plus dans les syndicats. Ils pensent qu'on ne gagne plus rien, ce qui n'est pas faux, car on n'a pas gagné grand chose ces derniers temps au niveau national. Donc ils pensent qu'on n'est pas utile alors que c'est le contraire. Parce que dès qu'ils vont mal, la première personne qu'ils vont voir c'est les syndicats. Ils n'ont pas compris qu'il fallait venir avant. Nous à la mairie de Toulouse, on accompagne énormément de gens qui vont très mal. On fait beaucoup de psy. C'est exponentiel, ces derniers temps, c'est de la folie, on ne fait que ça.
Je suis ATSEM, les conflits avec les enfants c'est très simple à régler pour moi. Par contre les conflits entre adultes sont difficiles. Moi je suis une éponge et le mal-être des gens, je l’absorbe. Il y a plein de fois où quand on accueille des gens, ça m'est arrivé de sortir du bureau pour pleurer, parce que les personnes nous décrivent des situations qui sont horribles. Elles sont en souffrance, elles te parlent de suicide. C'est difficile parce qu'on n'est pas formé·es pour l'accueil et l'accompagnement de gens qui vont mal comme peuvent l’être des psychologues du travail, des assistantes sociales.
On fait beaucoup d'accueil, beaucoup d'accompagnement individuel. Mais nous ce qu'on voudrait c'est plus de lutte commune. Le syndicalisme, ça devrait être de la lutte collective. Actuellement on en fait très peu parce que les gens se battent individuellement. Pour changer ça, il faudrait aller davantage sur le terrain, être plus nombreux, qu'on ait encore plus de voix pour aller voir les gens et leur expliquer qui on est, qu'est-ce qu'on fait, pourquoi c'est important. Que le syndicat c'est un outil, mais que c'est l'ouvrier qui est derrière l'outil, et c'est eux l'ouvrier. Nous on est là pour les aider mais c'est eux qui doivent se battre avec nous. On ne peut pas se battre à leur place, ils doivent se battre avec nous contre l'employeur, être les acteurs de leur lutte. Là actuellement, on est devenu un service après-vente, il faudrait tout leur faire. Les gens pensent qu’on a une baguette magique. Mais malheureusement avec les patrons on n'a pas de baguette magique, et du coup ils sont déprimés, ils ne vont pas bien.
J'ai vu une évolution en 15 ans. Le travail syndical est devenu hyper difficile. On est très peu de permanent·es, parce qu'ils ont regroupé les trois entités, ville de Toulouse, métropole et CCAS, en une seule entité, en un seul Comité social territorial (CST). Du coup on nous a réduit le temps syndical. Avant on était beaucoup, le travail était plus simple. Là on est très peu et en plus on a perdu aux élections professionnelles il y a quatre ans, quand on est passé au vote électronique. Le syndicat majoritaire, FO, a tout raflé en faisant voter les gens sur des tablettes. Pour donner une idée, on a l'équivalent de trois temps plein et demi, ils en ont 30. C'est énorme, tu comprends bien qu'il y a un problème, mais c'est le vote électronique. Chacun joue avec ses armes, on n'a pas joué avec l'arme des tablettes et d’aller faire voter les gens même s'ils n'avaient pas envie, de leur mettre la pression dans les services. Et du coup on a perdu beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps. Par contre on a gagné beaucoup, beaucoup de gens qui sont venus nous voir, et du coup on est vraiment sous l'eau.
On a beaucoup perdu parce qu'il y a énormément de souffrance et de maltraitance dans cette collectivité. C'est devenu l'horreur de travailler à la mairie de Toulouse pour beaucoup de monde. Nous on aide tout le monde, syndiqué ou pas, mais c'est beaucoup de travail avec de l'humain et c'est difficile. C'est très fatigant. Quand je suis ATSEM, je suis presque au Club Med’. Je finis à 4h moins 10 ! On est épuisé·es, on en pleure des fois même, de fatigue. Après, c'est ma faute aussi. J’ai donné mon numéro de téléphone à plein d'agent·es, parce que c'est plus facile pour nous contacter. Du coup il y a des gens qui m'appellent désespérés même le dimanche matin. Ça m'est arrivé encore la semaine dernière. Une ATSEM qui m'appelle en pleurs un dimanche à 10h du matin. Ben oui, tu lui réponds. Est-ce que le syndicalisme il s'arrête à vendredi et reprend que lundi ? Ben non. Pour moi, être représentante du personnel c'est un engagement. Si il y a quelqu'un qui a besoin, oui je suis là. Il est hors de question que je ne réponde pas à quelqu'un qui va mal un dimanche parce que je suis en week-end. Il y a des agents qui travaillent le dimanche. Pourquoi ils n'auraient pas le droit à l'écoute ce jour-là ? Mon petit-fils me gronde sur ça quand je l'ai en vacances. Il me dit : « Mamie, les vacances ce n'est pas le travail. » Je lui explique que ce n'est pas un travail pour moi, que c'est un engagement. J'y tiens à ce mot-là.
Tu ne t'ennuies pas quand tu es syndicaliste. Tu peux aussi avoir des conflits entre collègues et camarades. Il faut gérer ça. Mais là où je trouve que c'est le plus dur, c'est avec la police. La violence policière. Ça me met hors de moi. Je n'avais jamais eu de problème avec la police avant que je sois au syndicat. Je n'avais jamais dit un gros mot à la police de ma vie. Maintenant ils me mettent hors de moi. Cette violence qu'ils ont face à des gens qui sont là pour défendre leurs droits et se faire entendre, cette violence-là m'exaspère.
« Syndicaliste,
ce n'est pas un métier,
c'est un engagement. »
Un jour, un camarade qui gérait la page Facebook du syndicat m'a demandé si ça m'intéressait de publier avec lui dessus. J’ai 58 ans, je ne suis pas née avec les réseaux sociaux, loin de là. Mais j'ai toujours aimé tout ce qui est ordinateurs, bidouiller, essayer de comprendre comment ça marche. Avec mon portable je filmais les manifs, je faisais des photos – j'adore ça. Et puis j'ai commencé à monter, je me suis formée toute seule. J'ai acheté un appareil pour filmer, parce que je trouvais que les gens avaient le mal de mer derrière l'écran. Je voulais surtout pas qu'on me voit. Ce que je voulais c'était qu'on montre la lutte et les manifs d'un autre côté, celui de l'intérieur de la manif, pas comme le montrent les médias traditionnels. C'était une période aussi où les gilets jaunes avaient beaucoup fait ça, les lives, les directs. J'ai commencé à faire la même chose et je me suis abonnée à plein de pages pour diffuser. J'ai essayé de comprendre comment marchait cette toile d'araignée à plein de fils, et j'ai compris vite fait comment on pouvait diffuser partout des choses qu'on met plus longtemps à diffuser en tract ou par email.
Ça a commencé à monter en puissance, et SUD a eu de plus en plus de visibilité. C’est long de filmer, et puis il y a toutes les photos, il faut recadrer, mettre en page, faire les stories... C’est un boulot énorme. D’ailleurs j'aimerais bien que quelqu'un prenne ma relève. Personne n'est éternel et il faut que ça tourne dans un syndicat. On ne peut pas rester vingt ans détaché·e, il faut que cette chance soit donnée à quelqu'un d'autre, de prendre notre place, d'apprendre et d'apporter quelque chose à son tour au syndicat.
Moi je veux retourner ATSEM à 100% parce que c'est mon métier. Je pourrais me diriger vers autre chose si je voulais avec l'expérience acquise, mais non. Mon métier, je l'aime et je veux continuer à le faire. Je suis en train de former des nouvelles ATSEM, un garçon aussi, pour prendre notre relève au syndicat. Je fais du tuilage, je les amène partout avec moi quand je vais sur le terrain, en réunion. C'est important que ça tourne. Pour ne pas être déconnectée, il faut être sur le terrain. Syndicaliste, ce n'est pas un métier, c'est un engagement.
Un autre engagement très important pour moi, c'est la lutte antiraciste et antifasciste. J'avais un père qui était d'extrême droite et j'ai grandi en entendant des propos racistes toute mon enfance. J'ai appris il y a quelques années, en tombant sur des lettres qu'il avait écrites, qu’il avait fait de la prison pour l'OAS. Il était pied-noir. Je suis issue de la communauté juive. Enfin je n’y connais rien mais voilà, je suis cataloguée juive avec mon nom de famille. Je n'ai plus revu mon père depuis 1992, quand je lui ai annoncé que j'attendais un enfant avec un Marocain. Pour lui, c'était rédhibitoire. Les gens sont très étonnés quand je leur raconte ça parce que je n'ai pas de gêne avec cette histoire. J'adorais mon père. C'était quelqu'un de très important pour moi dans ma vie. Mais toute mon enfance, il nous a martelé sa haine raciste des Arabes. Moi, mon frère et ma soeur, nous avons grandi dans la haine de l'étranger. Mais comme quoi rien n'est acquis dans la vie, aucun de nous trois n’avons ces idées-là maintenant en étant adultes. Et ça c'est une force que nous avons eue tous les trois de résister à ce qu'on a pu entendre toute notre enfance.
Aujourd'hui, dans le climat actuel, je suis choquée de ce que j'entends. J'ai un enfant métissé. J’ai des petits-enfants. Et j'ai peur parce que je me demande quelle France on laisse à nos enfants. Je me dis que maintenant, si j’étais jeune, je ne ferais pas d'enfant. J'en ai un, je suis très contente, je l'adore. J'adore mes petits-enfants. Mais à l'heure actuelle, je n'en ferais pas parce que ça fait peur.
Le racisme s'est complètement libéré et il est très présent sur nos lieux de travail. Syndicalement, il faut qu'on le combatte. Dans les écoles, il y a de plus en plus de collègues qui ont des propos racistes sur des enfants, alors qu’ils sont à côté, les enfants. Ils entendent, ils comprennent. Tu n'as pas le droit de faire ça. L'autre jour, j'ai écouté des agent·es dans une école et il y en a une qui m'a dit : « toutes ces familles-là, tout ces parents qui ne travaillent pas, ils ne doivent pas avoir accès à la cantine, ils ne doivent pas avoir accès au CLAÉ ». Tu n'as pas le droit de dire un truc pareil... Ce n'est pas possible d'entendre ça, c'est inadmissible. On ne peut pas se permettre, en tant qu'agent du service public, sur son lieu de travail en plus, de dire des phrases pareilles. C'est du racisme. Je lui ai dit qu’elle n’avait pas le droit de dire ça. Qu’avant, tout le monde lui serait tombé dessus. Mais maintenant, le racisme, c'est tellement devenu une banalité qu'on n'y fait plus attention. On s’assoit dessus. Et c'est horrible. Ce n'est pas ok. Ce n'est pas une opinion. On a du boulot.
Il faut que la lutte continue.