Marina

SUD CT 31

(Collectivités territoriales)





Je suis syndiquée à SUD Collectivités Territoriales 31. À l'origine je suis éducatrice spécialisée. J'intervenais dans la protection de l'enfance. Mais là je suis déchargée à temps plein au niveau de ma section locale au Conseil départemental de la Haute-Garonne. 

J'avais aucun lien avec le syndicalisme quand j'étais jeune, je ne militais pas du tout. C'était pas dans ma culture familiale ni dans mon environnement. Quand j'ai été embauchée au Conseil départemental en 2002-2003, il y a eu de grosses grèves contre une réforme des retraites. Ma collègue était hyper mobilisée, elle allait sur toutes les manifs. J'ai commencé à échanger avec elle.

À l'époque je ne connaissais pas du tout le syndicat SUD. J'avais entendu parler de la CGT, comme tout le monde, mais SUD... Moi je viens de Normandie. Dans mon esprit c'était un syndicat du sud. Elle m'a expliqué ce que c’était et l'intérêt de rejoindre un syndicat. J'ai réfléchi et je me suis dit que ce serait peut-être bien de se syndiquer. Ça me parlait finalement, la question des injustices sociales, etc. à l’intérieur de nos collectivités ou à l'extérieur, et toutes ses déclinaisons. Elle m'a vendu SUD en m'expliquant qu'il y avait une proximité des combats et des valeurs avec la CGT mais en mettant en avant le fonctionnement interne.

Au départ j'étais simple adhérente. Au sein de la section SUD du Conseil départemental, il y a une commission action sociale. Je m'y suis inscrite, c'était une fois par mois. Petit à petit, je me suis un peu plus engagée. Et sont arrivées des élections professionnelles. À l'époque, on était fonctionnaires catégorie B. Les camarades qui étaient à la gestion de la section m'ont demandé si je voulais bien être candidate en position éligible. Ils avaient vu que j'avais des facilités à prendre la parole. Ceux qui étaient élus approchaient de la retraite. Il était temps de passer le relais.

« Avec le système de porte-parolat, 
on est tou·tes responsables,
on est tou·tes en mesure de répondre au patron. »


J'ai d'abord été élue en CAP. C'était un mandat de six ans à l'époque. Les autres ont vu un peu comment je fonctionnais, ce que je pouvais raconter... À l'époque, à la tête de la section du syndicat, il y avait un secrétaire général et trois personnes, deux camarades hommes et une camarade femme. Elle a souhaité repartir en poste. Ils voulaient quelqu'un qui vienne renforcer l'équipe, à mi-temps. Ils m'ont proposé. Sur le coup, je me suis demandé si j’étais légitime et si j’avais vraiment envie de quitter mon taf.

À cette période c'était la catastrophe au boulot. J'ai toujours aimé mon travail d'accompagnement auprès des familles, même si ce n'est pas simple, la protection de l'enfance. Mais il commençait à y avoir une sérieuse dérive de notre collectivité. La manière dont ils voulaient nous faire exercer notre métier, nos missions auprès des familles, le début des restrictions de moyens... Ça a commencé à ne plus me plaire du tout. Je ne m'y retrouvais plus. Dans mon équipe, à la Maison des solidarités de Bagatelle, on était 60. On était deux représentantes de SUD, et dès qu'il y avait le moindre truc, on montait au créneau, les collègues venaient nous voir. J'étais en conflit avec la direction sur ce qu'on voulait nous faire faire, sur le manque de considération pour les familles, pour les enfants... 

Je me suis dit que j’allais tenter le coup. Peut-être qu'il y avait des choses à défendre en étant représentante du personnel. Mais à mi-temps, ce n'était pas jouable, parce que quand tu travailles à la protection de l'enfance, tu ne maîtrises pas ton agenda. C'est le juge qui impose les audiences, les établissements qui accueillent les enfants imposent les réunions, et puis tu as tous les imprévus, les placements en urgence, les fugues… Lundi, mardi au boulot, et le reste au syndicat, c'est impossible. Donc j'ai dit ok, mais à temps plein au syndicat. Et c'est comme ça que je me suis lancée dans l'aventure. C'était en 2010. 

Petit à petit, j'ai pris d'autres responsabilités… Le secrétaire général partait à la retraite, donc les camarades m'ont proposé de devenir secrétaire générale. Mes deux camarades hommes, qui étaient là à temps plein avec moi, étaient des personnes qui avaient un énorme bagage de militants syndicaux et politiques, depuis le lycée. Et ils avaient dix ans de plus que moi. Donc moi, là encore, je ne me sentais pas trop légitime. J'ai même sorti l'argument du projet d'avoir un enfant. Mes collègues me sont tombés dessus. Finalement j'ai été secrétaire de la section jusqu'à ce qu'on passe en porte-parolat. 

Ce changement a été le fruit d’une réflexion collective. Quand tu as un·e secrétaire général·e, ça incarne une espèce d'autorité. Le président de la collectivité écrit à monsieur ou à madame la secrétaire générale. Ça personnifie, ça donne une espèce de statut de chef. Or concrètement on n'était pas dans un fonctionnement pyramidal. Donc on s'est dit qu’avoir un·e secrétaire général·e ne correspondait pas à notre manière de fonctionner, aux valeurs qu'on prône. Il fallait être en accord avec nous mêmes. Avec le système de porte-parolat, on est tou·tes responsables et on est tou·tes en mesure de répondre au patron. Lui s'adresse au syndicat et pas à une personne. Là, on sort de notre congrès fédéral, la fédération aussi vient de voter le porte-parolat.

« La question des femmes 
est venue à moi 
par le syndicat. »


Ça va dans le sens des combats que je mène au sein de SUD et de Solidaires, sur la question des femmes. C’est une question qui est venue à moi par le syndicat. Avant, je ne m'étais jamais vraiment posée la question de la place des femmes, même si j'avais une conscience assez importante de la violence envers les femmes de par mon histoire familiale. Mais je n'avais jamais eu de réflexion là-dessus. Ici, j'ai rencontré des camarades femmes qui m'ont proposé de participer à la commission féministe de Solidaires 31. J'ai fait des formations. J'ai commencé à conscientiser le truc. Tout ce dont on parle aujourd'hui, le système de domination patriarcale, etc., moi je ne l'avais pas du tout appréhendé. En en prenant conscience, j'ai saisi ce combat à bras-le-corps. Aujourd'hui, je participe activement sur ces questions-là dans ma fédération.

On y a mené pendant trois ans un gros travail de conscientisation. À SUD et Solidaires, on a des grandes valeurs qu'on met en avant : féministes, antiracistes, anticapitalistes. Mais concrètement, ça veut dire quoi ? Concrètement, ça s'incarne comment ? Ok, on veut que la société change. Commençons par nous. Par nous regarder, par voir comment on fonctionne. Dans notre fédération, on a fait venir des intervenant·es extérieur·es pour aborder ces questions-là lors des conseils fédéraux. Et on a travaillé sur la mise en place d'une cellule VSS interne à la fédération qui peut être sollicitée pour traiter des agissements sexistes et sexuels et des agressions entre camarades, qui ne seraient pas traitées par leur syndicat localement. 

Ça a été laborieux. On est tombées de haut par moment parce qu'on s'est rendues compte qu’on avait des camarades qui étaient dans la remise en cause des violences systémiques et des camarades opposés, y compris des femmes, à cette cellule ou au crédit de véracité. C’est un choix politique qui part du principe qu'on va croire la victime. Il y avait des remises en cause de ça, du fait qu'on parle de femmes victimes de violences et non pas de femmes et d’hommes victimes de violences, etc. On s'est rendues compte qu'il y avait encore du chemin à parcourir sur ces points-là, parce que c'est ancré, hein. (Rires) Mais on avance, on avance. 

Le syndicat, pour moi, c'est trois choses. C'est pouvoir être ensemble pour créer du collectif. C'est la solidarité. Et c’est l'émancipation. Pour les femmes, c'est important. Quand je dis ça, faut pas croire que je vais exclure mes camarades hommes. Je suis pas du tout dans cette démarche-là. J’ai des souvenirs forts de manifestations autour du 8 mars, derrière le camion de Solidaires. C'était début 2012, 2013. J'y avais traîné ma fille, qui aujourd'hui, à 18 ans, a aussi ces souvenirs-là où on se retrouvait toutes derrière le camion, à chanter ensemble. C'était notre colère, qui sortait. Et puis de voir qu'on étaient plusieurs, qu'on était nombreuses, et qu'on pouvait s'allier pour essayer de faire bouger les choses...

« Je veux transmettre à ma fille 
le flambeau de la lutte. »
 

Dans certaines familles, comme la mienne, on ne parle pas beaucoup de son histoire familiale. Après m’être syndiquée j'ai appris par mon père que sa grand-mère était cégétiste. Je l'avais pas su avant. Elle avait même fait un peu de garde à vue, parce qu’elle s'était retrouvée dans un conflit. Dans ma famille ils ont pensé que ça me correspondait bien, en fait. J'ai un tempérament où j'aime bien dire les choses, où j'essaye de temporiser aussi. Je ne suis pas que dans le conflit. J’essaie de discuter, de faire avancer les choses, tout en ayant des valeurs fortes. Ça a été plus compliqué au sein de mon couple, justement par rapport aux valeurs féministes. Parce que quand tu prends conscience de ça, ça impacte ta vie, et ça impacte le regard que t'as sur elle. Ça a bousculé plein de choses dans mon couple, dans ma vie de famille. 

C'était vraiment une conscientisation et c'est présent tout le temps maintenant. Tout le temps. Par exemple, je crois que mon fils, il n'a jamais autant entendu parler de consentement. (Rires) Mais c'est important. Et puis, la question pour ma fille, c'est de continuer à se battre. Et ça, c'est pas facile parce qu'on a peur pour nos filles. Il ne faut pas leur transmettre notre peur, mais en même temps, elle est là quand même. Moi, je veux lui transmettre le flambeau de la lutte. Et ça, c'est important. 

Pour moi, le syndicat, c'est émancipateur. Et je pense que pour ça, la formation, c’est essentiel. Ça y participe parce que ça permet de prendre conscience de plein de choses. D'avancer. Et puis de partager. En plus, nos formations, elles sont participatives. C'est le format éducation populaire. On n'est pas à l'école. Je trouve ça vraiment très enrichissant. Je vois plein d'autres camarades autour de moi qui se sont, après, ouvert·es. 

Dans notre fédération, on a mené des débats et on a fait des formations sur les questions de la place des femmes, l'égalité, les VSS. Mais là, au Congrès, on a été plusieurs à écrire une motion pour dire, « OK, on a fait ça. Maintenant, dans les trois ans à venir, on fait la même chose pour lutter contre le racisme, le validisme et les LGBT+phobie, mais vraiment. » Pas qu'on soit une fédération raciste. Mais les biais sont là, et c'est plus possible de les ignorer. Et donc, de faire la même démarche que pour les VSS en passant par la formation syndicale, c'est essentiel pour moi. 

Je sais pas dans quelle mesure, je sais pas dans quelle importance, mais je pense qu'il y a un repli des gens. On a une vision très personnelle, très individualiste. Les différentes dispositions de l'employeur type entretien individuel ou prime au mérite ne favorisent pas une construction collective et en conséquence la syndicalisation. On va se replier sur soi et considérer qu’on est plus méritant que les autres. 

La peur reste présente. C'est un truc qui me dépasse dans la Fonction publique. Jusqu'à maintenant, dans ma collectivité, y compris les contractuels, on n’était pas trop malmené·es. Depuis un an et demi, ça a changé. Là, on comprend que les contractuels soient plus frileux et frileuses. Mais la peur chez les titulaires, c'est quelque chose d'assez mystérieux pour moi. On sait qu'il y a des collègues qui ont peur de la hiérarchie, qui veulent pas faire de vagues, qui veulent pas être mal vus. Ça ne favorise pas le syndicalisme.

« Il faut qu'on crée du collectif 
partout 
pour être prêt·es à lutter. »


On a des pics de syndicalisation quand il y a des mouvements. Après, ça vivote un peu. On a connu des grosses mobilisations internes au Conseil départemental en 2024, parce qu'ils ont annoncé la suppression de postes, le non-renouvellement de beaucoup de contractuels. À ce moment-là, dans toutes les annonces qui nous étaient faites, il y avait des choses qui étaient liées au temps de travail. Ils nous ont sucré des jours de récupération. Et puis, dans le même temps, il y avait le non-renouvellement des contractuels. Eh ben, les collègues se sont mobilisés en nombre par rapport aux contractuels. Plus que par rapport au temps de travail. Et ça, c'était rassurant. Ça ne palis à personne de devoir venir bosser plus. Mais ce qui a mobilisé les gens c'est surtout de voir son collègue, là, avec qui on travaille depuis 4, 5, 6 ans, du jour au lendemain, recevoir un coup de fil et s’entendre dire, dans un mois, c'est fini pour toi.

On tourne pas mal, surtout au département. Il y a des secteurs où on est plus implantés que d'autres. Mais quand on passe dans les bureaux, on est bien reçus. On distribue des tracts.

Il y a eu parfois des points d'achoppement avec des collectifs de travail. Par exemple, sur la pointeuse. Quand ils nous l’ont mis, d'abord de manière expérimentale dans deux services, nous, on a expliqué pourquoi on était contre. Sauf qu’il y avait un collectif de travail qui était pour. Et ils sont venus nous le dire. Ça a été un peu tendu à ce moment-là. Mais globalement, on est quand même bien reçus. 

On revient d'un congrès fédéral où on a des camarades qui luttent dans des collectivités RN, comme Hénin-Beaumont ou Perpignan. On a eu des échanges avec elles et eux. Nous, en Haute-Garonne, on n’y est pas confronté. Après, on sent quand même que la parole s'est libérée. Au Conseil départemental, on est 6 700. C'est une mini-société. Il y a tout de représenté. Il y a des personnes qui ouvertement font part de leur vote RN ou du fait qu'elles soient attirées par ces idées-là. Nous, on se dit qu'il ne faut pas les prendre frontalement, qu'il faut essayer de faire de la pédagogie en démontant les choses, en mettant en avant les votes du RN à l'Assemblée qui sont quasiment tout le temps contre les salariés. Mais ça se libère. Ça, c'est certain. C'est un peu flippant. 

Les temps vont être durs. J'espère qu'on va réussir à recréer du collectif. J'essaie d'y travailler. C'est pour ça que je me suis aussi engagée dans Solidaires 31. Je suis d’abord allé à l’AG des syndicats de Solidaires 31 pour représenter SUD CT, pour voir un peu ce qui s'y disait. Puis j’ai proposé mes services au bureau, parce que j'aime bien faire du lien entre les gens, ça me parle. Il faut qu'on crée du collectif partout pour qu'après, ça s'étende. Il n’y a que ça à faire pour être prêt·es à lutter. Si l'extrême-droite passe, c'est les plus démuni·es, les plus précaires, ceux qui viennent d'horizons différents, les personnes racisées qui vont payer cher. J'espère simplement qu'on va pouvoir faire bloc et puis essayer de contrer ça. C'est l'année des élections professionnelles dans la fonction publique, donc on va aussi travailler à travers notre campagne contre l'extrême droite et les idées d'extrême droite. Malheureusement, il n'y a pas que le RN qui les porte. 

Il faut déjà que nous, dans notre union syndicale, on arrive à faire collectif pour peser davantage. C'est vrai que Solidaires 31 n'est pas un gros syndicat, mais il faut qu'on arrive à renforcer nos liens et à mener des luttes communes avec ceux qui sont nos amis et pas nos ennemis. Avec la FSU, la CGT, et puis différents collectifs, ce qu'on essaye de faire à Solidaires, même si on a des embûches. C'est pas toujours facile, mais seul, on n'y arrivera pas. On sait qu'on a des combats communs avec SUD Santé-Sociaux, par exemple, ou Solidaires ASSO, que par rapport à nos personnels qui travaillent dans les collèges, dans les écoles, il y a des luttes communes avec SUD Éducation. L’interpro, c'est une évidence, en fait. Il faut se mettre à plusieurs qui partagent les mêmes valeurs.

Il n'y a que comme ça qu'on peut gagner.