Lucie
SUD Santé sociaux
Je suis infirmière au CHU de Purpan à Toulouse depuis 2016, et syndiquée depuis 2018 à SUD Santé Sociaux.
J'ai débuté aux urgences. C'est là où j'ai commencé à côtoyer des camarades de SUD Santé Sociaux. Dans mon précédent établissement, je n'étais pas du tout engagée sur mon lieu de travail. Je militais pour l'accès à la culture en milieu rural. On a assez rapidement capté que je pouvais avoir des accointances politiques avec SUD Santé Sociaux.
J'ai été approchée d'abord par Isa, une camarade aide-soignante féministe, qui m'a accrochée sur la question des violences faites aux femmes. On a été toutes les deux les premières référentes sur les urgences de Purpan. On a monté le truc, ça n’existait pas du tout. Puis elle a commencé à me parler des formations au sein de SUD Santé Sociaux. C'était intéressant. En parallèle, j'ai commencé à côtoyer le milieu féministe autonome de Toulouse, avec la création de l'assemblée féministe autonome Toutes en Grève fin 2017-2018. Et au milieu de tout ça, je crois que c'était 2018 aussi, a eu lieu une grève aux urgences de Purpan, avec une grosse mobilisation. J'ai été embarquée là-dedans avec Isa et Ben, un autre militant des urgences. Et quand t'es embarquée avec ces deux-là, t'es foutue !
Il n'y avait pas que SUD dans cette lutte. La CGT aussi était dedans, et de loin quelques militant·es de la CFDT. La grève a pris sur une réorganisation catastrophique, à la fois pour les soignant·es, mais aussi pour les soigné·es, avec un truc appelé « la marche en avant ». À l'époque où Macron venait d'arriver, c'était significatif de vouloir un système de santé où l'idée c’est que le flux avance le plus vite possible. Le patient est suivi par un médecin, mais par contre il fait un espèce de circuit où il va tout le temps changer d'infirmière et d'aide-soignant·e. C'était un peu complexe, avec un passage en douze heures associé. Du coup, grosse battle là-dessus. Quand on est fer de lance d'un mouvement, on commence à se dire que c’est pas si mal de s’appuyer sur un syndicat.
J'ai commencé à faire quelques formations au sein de Solidaires, sans être adhérente encore – ce que j’ai pas pu faire dans les autres organisations syndicales mine de rien. En mode « bon, c'est quoi SUD ? » Côtoyant notamment le milieu autonome féministe, j’avais un questionnement sur la différence entre les organisations. Des personnes de la CGT et de la FSU tournaient autour de Toutes en grève, même sans être forcément identifiées comme étant des syndicalistes. Selon les moments, c’était plus ou moins bien vu. Tu commences à capter un peu les enjeux politiques...
J'ai commencé à suivre la formation Féminisme en Action, qui était made in SUD Santé Sociaux. J'ai fait des intersyndicales femmes, où il y avait trois organisations syndicales, une fois par an. Toujours avec la carte plus féministe que corporatiste ou de secteur. Je me suis dit que SUD avait quand même l’air pas mal. Et je suis devenue adhérente.
« Sur la forme,
SUD l’a largement emporté. »
Il m’a fallu un an pour ça. Le fait de mener une bataille sur mon lieu de travail avec deux organisations syndicales avec qui j’aurais pu avoir des accointances a joué. Finalement, SUD a gagné mon cœur. Enfin c'est pas une histoire de coeur, c'est une histoire d'organisation, de façon de fonctionner. Sur le fond, je pense que j'aurais pu aller autant vers la CGT que vers SUD à ce moment-là. Mais sur la forme, SUD - Solidaires l’a largement emporté.
Sur la forme, c’est à dire en terme d'autonomie, de valorisation de quelle est ta place en tant que nouvelle ou nouveau qui débarque. J'ai trouvé ça très facile, très simple, même si ça fait une sorte de gros gloubi-boulga quand tu arrives parce que tu captes pas tout ce qui se passe. Par exemple, comment élaborer une revendication. Je pense qu'à l'époque j'étais pas hyper claire sur ce que j'avais envie. Par contre, j'avais des camarades qui étaient là, qui faisaient le lien avec d'autres revendications qui étaient bien posées. Et c'était facile de relier ça avec ce que moi j'avais pressenti, ce qu'on appelle de l'intuition – mais qui n'est pas de l'intuition en fait, juste tu commences à avoir un savoir-faire politique, mais qui n'est pas avec les bons mots, les belles formes. J'ai trouvé ça cool d'avoir le droit de formuler pas très bien, de ne pas avoir forcément le background politique qui va bien, de gauche, etc.
Je viens d'une famille peu engagée. Une partie est de droite... Et ma famille de gauche l’est à bien des endroits, mais pas forcément sur son lieu de travail. À SUD, peu importe d'où tu viens, comment tu mènes ta barque. Ce qui compte, c’est si ça t’intéresse de militer, comment t'as envie de le faire, à quels endroits SUD peut être un support, et à quel endroit tu peux être un support pour SUD... Il y a ce truc de réciprocité que j'ai moins trouvé dans les autres organisations. Aussi l’autonomie, l'horizontalité. Ta voix compte autant que celle du / de la camarade qui est là depuis mille ans, voire même parfois plus, et ça c’est chouette. Je trouve que c'est une des forces de SUD. On va presque parfois plus te mettre en avant parce que tu viens d'arriver et que t'as ce petit feu sacré du début, que t'as toujours après, mais qui se transforme. Il y avait un truc du genre, « vas-y toi, t'es encore un peu pure, t'as pas encore été trop matrixée par tous les systèmes d'appareils ou autre ».
J'avais une forme d'insouciance. Un jour j'ai répondu au directeur général de l’hôpital, sans y mettre du tout les formes, en lui disant qu'il n’y connaissait rien aux soins, qu'il n’avait qu'à passer aux urgences, si il voulait savoir ce que ça donnait, mais qu'il prévienne pas de sa visite 24 heures avant. Je répondais avec ce qui m'animait, ce qui venait des tripes. La lutte te fait intérioriser trop de trucs. Cette réorganisation, on savait déjà que ça n’allait pas marcher. D'ailleurs aujourd'hui ça marche pas. Tous les médecins se cassent des urgences, les soignant·es ne restent pas.
À l'époque on n'avait pas eu de représailles individuelles ciblées. J'ai pas eu l'impression d'avoir subi de discrimination liée à la militance. Mais quand même tu sens bien que t'as pas le bon rapport avec la hiérarchie. On a gagné des postes, on a réussi à marquer des points. Mais on a perdu la bataille des douze heures. Ça c'est pas lié que à la direction, pour le coup, c'est lié à nos collègues aussi, à toutes les bonnes raisons qui les ont amené·es à vouloir les douze heures, mais qui sont de mauvaises réponses. On bataille encore là-dessus. Les positions de SUD Santé sociaux sont assez claires. Ça a contribué à ce que je me syndique.
J'avais déjà testé les douze heures ailleurs, et je savais que je ne voulais pas travailler dans ces conditions-là. À l'époque, la CGT était bien plus vindicative qu'elle l'est aujourd'hui sur le sujet, mais déjà, on sentait qu'il y avait le truc de : « ben oui, mais si nos collègues veulent, du coup, on les accompagne quand même, pour qu'ils aient des douze heures moins pires ». Ce qui peut être une stratégie, je ne crache pas dans la soupe, ça se défend. Par contre, moi, c'était pas ma position. C'est pas parce que mes collègues veulent passer par la fenêtre que je vais les suivre. C'est prouvé que c'est mauvais, donc je vais pas le promouvoir, même de façon arrangée.
Sur le fond, il y avait un truc qui me semblait plus radical et plus affirmé dans SUD. Même si parfois, la CGT pouvait me sembler, dans la forme, plus ferme. Aussi parce que le rapport de force est complètement différent. C'est le syndicat majoritaire sur le CHU, ils ont une force de frappe que n'ont pas les autres.
« On fait peut-être un peu trop
l'apologie de la super militante. »
l'apologie de la super militante. »
J’avais déjà un projet de travail a mi-temps aux urgences, et a mi-temps en réa. À ce moment-là, j’ai commencé à faire les réunions mensuelles de section SUD. Les réunions syndicales, c’est 10 % de notre temps de travail. On a le droit à 12 jours par an, qui ne sont pas vraiment du droit syndical, puisque c'est conditionné aux nécessités de service. C'est ce qu'on commence à donner aux néo-militant·es pour qu'iels puissent accéder aux réunions. Et aussi, les 12 jours de formation syndicale. Pour moi, la porte d'entrée dans la syndicalisme par les formations, elle a marché de ouf. Ça m'a permis de nourrir mes réflexions.
Puis le Covid est arrivé. J'ai refusé de travailler en 12 heures, donc j'ai basculé en temps plein en réanimation. Ça m'a permis de prendre un peu plus de temps syndical au fur et à mesure. Actuellement, je suis à 50% en réa et 50 % à la section syndicale. La section au CHU, c'est un peu particulier, parce que c'est le plus gros établissement de Haute-Garonne, et donc, en plus des heures qui nous sont dédiées, liées aux élections professionnelles et à notre activité dans la section locale au CHU, on récupère des heures mutualisées. Je ne sais pas si c'est un droit ou un devoir, je le prends plutôt aujourd'hui comme un devoir. C'est-à-dire que les établissements qui ne peuvent pas prendre leur temps syndical nous le refilent. Il nous sert à animer la commission hospitalière dans tous les établissements publics de Haute-Garonne qui ont des sections SUD. Il nous sert aussi à dédier du temps pour le bureau départemental de SUD Santé Sociaux, et à avoir des missions en interprofessionnel, soit à l'échelle du 31, soit à l'échelle fédérale de SUD Santé Sociaux, soit à l'échelle nationale de Solidaires. Assez rapidement, j'ai été fléchée sur les missions féministes en interpro, qu'elles soient locales ou fédérales, et qu'elles soient SUD Santé Sociaux ou Solidaires en interpro.
En étant très tôt à Toutes en Grève, non étiquetée, puisque à l’époque je n'avais pas de casquette à SUD Santé Sociaux, j'étais forcément en Interpro. En fait j'ai passé ma life à côtoyer d'autres personnes qui ne travaillaient pas à l'hôpital. Et aussi des personnes qui travaillaient dans le milieu informel. Il n'y a pas que le travail salarié. Des personnes de divers horizons et différents profils. L'intersectionnalité, là, on s'en prenait plein la gueule, même si on était quand même très blanches.
L'assemblée féministe promouvait de se battre sur son lieu de travail avant tout, puisque le but c'était de construire la Grève féministe. C'est un discours qui aujourd'hui est complètement intégré dans les syndicats, mais qui ne l'était pas du tout au moment où je me suis syndiquée. On ne peut pas négliger l'impact qu'a cette assemblée à l'échelle locale. Ça n'a pas été non plus miraculeux à bien des égards. Mais ça a été pour moi la plus belle expérience militante avec celle de Solidaires, parce que les deux sont imbriquées. Toutes en grève a été l'expérience militante genèse pour moi. Elle m'a donnée envie de me battre sur mon lieu de travail, elle m'a fait prendre conscience qu’on pouvait aussi batailler pour autre chose que pour les Urgences.
C'est là que je suis allée vers l'interpro. C'est de faire le lien entre le dedans et le dehors du travail, et toutes les questions liées à la société, qu'on doit porter à la fois au sein du travail, mais que les organisations du travail doivent aussi porter à l'extérieur. Il y avait ce ping-pong dont j'ai pris conscience à cet endroit là, et aussi lors des formations syndicales.
Et il y a eu la rencontre avec les autres syndicats alliés, notamment Sud Educ’. Tu réalises qu’on mène les mêmes batailles. Sud CT c'est pareil. Dans le secteur santé-social, ça déborde de partout, ça va jusqu'à Solidaires Asso. On ne peut pas cloisonner.
On faisait déjà de l'Interpro dans l’ancienne version du Comité Hygiène Sécurité et Conditions de Travail (CHSCT), avant la réforme de 2023. On fonctionnait en binôme. J'ai eu un binôme soignant, mais il y a eu des moments où j'ai travaillé en binôme avec Pascal qui est électricien. Et qui depuis le temps qu'il est à l'hôpital connaît bien les conditions de travail des soignant·es. Mais moi je ne connaissais pas du tout ses conditions de travail à lui. Même si on a le même employeur, on ne fait pas du tout les mêmes choses quotidiennement. On n'a pas les mêmes conditions de travail. Rien que dans la fonction publique hospitalière, il y avait déjà des situations très différentes. Et après quand tu ajoutes le privé à but lucratif, le privé à but non lucratif...
Du coup j’ai passé le gap de faire de l'interpro tout court. Au début c'était compliqué de savoir c'est où l'interpro, c'est où SUD Santé Sociaux. Maintenant je fais bien la différence. C'est à dire que les deux se complètent. Les deux entités doivent exister pour ce qu'elles sont, tout en faisant du lien. Ça je m’en suis aperçue après, quand j'ai vu aussi qu’au sein de SUD Santé Sociaux, ma section, c'était pas la même politiquement qu'à l'échelle départementale ou qu'à l'échelle fédérale ou que dans le département d'à côté, qu’on n'était pas d'accord sur certains trucs. Notamment sur les questions féministes.
« Le congrès c’est une
espèce d'usine à penser. »
En 2020, je suis allée au congrès de SUD Santé Sociaux. J'étais censée y aller en tant qu'observatrice. Finalement j'y suis allée en tant que votante. Le 31 étant un des départements majeurs de notre fédé, on avait beaucoup de nos camarades qui avaient basculé avec des fonctions fédérales et qui ne pouvaient pas en même temps représenter leur syndicat local. Bref, ça a été un concours de circonstances. Je me suis retrouvée là dedans et j'ai découvert la fédé.
Je n'avais jamais fait de conseil fédéral, je n'avais jamais été en instance nationale et je me suis retrouvée au congrès. Et là j'ai capté que tout le monde n'était pas féministe à SUD Santé Sociaux et je n'ai pas compris. Je me suis pris des belles claques. Et des beaux rebondissements aussi. Mais c'était utile. À l’époque il y a eu une levée de bouclier parce qu'on voulait faire passer la charte inclusive, qui aujourd’hui passe sans problème enfin partout. Véto, horrible. Je ne m'attendais pas du tout à ça.
Là on a refait un congrès. Le changement d’un congrès à l’autre, il est stupéfiant. C'est trop bien. Mais à l'époque, je me suis pris des trucs... La même chose que la première fois que je me suis retrouvée face à mon employeur. Je pense que l'insouciance peut avoir des bons côtés. J'ai jamais eu peur d'aller en tribune. Moins que parfois de faire des accompagnements individuels où ton engagement est bien plus personnel. J'ai jamais eu peur de faire des prises de parole pour SUD Santé Sociaux ou pour Solidaires parce qu'en fait j'en avais déjà fait pour Toutes en grève. C'était pas si dur et on était portées par un collectif très fort derrière, on avait fait beaucoup d'entraînement à ce genre d’exercices. L'animation de manif, c'est pareil. C'est un truc que j'ai appris dans le milieu autonome féministe. Pas à SUD Santé Sociaux.
Du coup, ça m'a pas du tout dégoûtée parce qu'en fait j'étais là à me dire que c’était un exercice de style, mais par contre avec de gros enjeux politiques derrière. Donc vous allez m'écouter. Vous êtes pas d'accord mais vous allez m'écouter. Les copines enchaînaient derrière, très heureuses aussi d’avoir de nouvelles voix avec elles.
Quand j’ai commencé à m’intéresser au syndicalisme, j'avais plus de 30 ans. Si j'étais pas tombée sur SUD, où très rapidement tu peux avoir une place, peut-être qu'en fait j'aurais mis 10, 15, 20 ans à arriver là où j’en suis. J'aurais été « une tête grise ». C'est pas pour faire de l’âgisme. On met du temps parfois à s'engager, à militer. Des fois c’est lent pour arriver jusqu'à la fédé. À SUD, moi j'ai dit « tiens ça m'intéresse d'aller voir c'est quoi, je lis les statuts, ça me parle pas très bien, je fais comment pour les comprendre mieux ? » On m’a répondu d’aller au congrès pour mieux comprendre. D'accord, let's go, on y va. Et en effet ça permet de comprendre. Mais t'es pas obligée de tout capter. C'est cool de pouvoir y aller avec un accompagnement de proximité, mais je me suis pas non plus sentie perdue. J'avais les camarades à côté, on débriefait tous les soirs.
Tu fais des journées de ouf parce que pour comprendre ce qui s’est passé, il faut que tu repasses toute ta journée en revue le soir. Mis à part ton café de 8h à 8h15, tu cogites tout le jour durant. C'est du temps, de l'énergie mais c'est hyper chouette. Le congrès c’est une espèce d'usine à penser. Si j'y avais pas été la première fois un peu en mode chill, j'aurais cru que c'était juste une usine à voter. Mais non en fait, il y a plein de travail avant, il y a du travail pendant, il y a plein de rencontres informelles, de débuts de discussions, des trucs qui naissent à cet endroit là, des réflexions qui sont avortées ou qui ne vont pas jusqu'au bout. Tu te dis alors qu’il faut noter pour plus tard. Il faudrait qu'il y ait quelqu'un qui note pour une prochaine fois toutes les discussions qu'on n'arrive pas à avoir. Se retrouver dans le même espace-temps pendant cinq ou six jours, ça crée du collectif.
Aux rencontres d’été de Solidaires, j'ai trouvé ça génial quand j'ai revu les premières images du syndicat. À l'époque, les gens faisaient à manger tous ensemble, sous des tentes, avec zéro moyen. Il y avait quelque chose de la colo, de faire ensemble, de fabriquer de la bouffe ensemble, de fabriquer des pancartes... Quelque chose qu'on arrive à recréer à des moments donnés, mais que parfois on perd de vue, alors que pour moi ça pourrait être l'essence du syndicalisme.
J'ai connu ça à SUD Santé Sociaux et à Solidaires, mais aussi à Toutes en Grève. Ça a été l'une des portes d'entrée. On voulait créer des temps collectifs parce qu’on s'est très vite rendues compte que le format Assemblée Générale, c'est un exercice où tout le monde peut pas avoir sa place. Parfois ça durait trois, quatre heures, avec une centaine de personnes. On se rendait bien compte des enjeux de prise de parole. Très rapidement, on a mis en place ce qu'on appelait les Cafés Marielle, en mémoire de Marielle Franco. Au début, c'était avec des petits groupes. Les plus aguerries ont commencé, puis après les moins aguerries ont pris la suite. On pouvait lancer des débats : c'est quoi la grève du travail domestique, par exemple. On a pu faire des ateliers pancartes, dessiner ensemble, prendre des extraits de films, faire des arpentages. Chacune utilisait le média qu'elle voulait, et faisait ce qu'elle avait envie.
C'est comme ça que j'ai commencé à me sentir légitime de poser des arguments sans maîtriser le sujet à 100%, par exemple. Que c'est pas grave de se tromper, que c'est pas grave de parfois tenir des choses pour des vérités, et d'être bousculé. Savoir dire à quelqu'un que tu sais pas, savoir dire à quelqu'un qu'il dit de la merde, que t'es pas sûre de savoir exactement pourquoi mais que tu sens qu'il y a un truc qui cloche. Et ça, ça se dit plus facilement dans des temps informels que dans des temps de réunion. Pour moi, ça c'est un peu l'essence de « vas-y, en fait, on fabrique ensemble, parce que là, tu peux inclure tout le monde, quelque soit son bagage, quelque soit l'endroit, quelque soit ce qu'il a envie de faire. »
J'avais déjà un peu touché ça du doigt en militant pour l'accès à la culture en milieu rural, en organisant des festivals. T'apprends à faire et tu vas sur tous les postes. Si t'es pas très à l'aise avec être avec les gens et que tu maîtrises très bien la cuisine, vas-y, mets-toi sur l'opération cuisine. Je déteste faire la cuisine chez moi. Mais j'adore la faire de façon collective. C'est trop bien de faire des salades pour 15 000 alors que t'as pas d'essoreuse qui suffit. Tu vas avoir des torchons, des draps que tu vas utiliser sur des tablées qui feront des mètres et des mètres. Et il va se dire des trucs autour. Des trucs politiques, des trucs intimes, des trucs qui sont à la fois politiques et intimes. Tu mélanges tout ça et t'avances.
Ce que je préfère dans les réunions, c'est l'avant et l’après. La machine à café. Les petites discussions. C'est pas de l'interpersonnel, c'est vraiment du politique. Si t'as pas d'espace autre, tu vas de réunion en réunion et c'est là où moi, je me perds. Si le sujet de discussion, ça se limite au parcours de la manif, ou qui va déposer à la préfecture, de reprendre le tract, d’ajouter trois trucs, ça sert à rien. Je m'en fous de passer trois heures sur une revendication. Au moins l'année prochaine, on reviendra pas dessus, parce qu'elle est actée, qu'on y a réfléchi collectivement, à cet endroit-là, avant, après, qu’on a fait des allers-retours avec notre organisation.
« Tu vas accompagner les agent·es,
tu vas pas faire les choses
à leur place. »
tu vas pas faire les choses
à leur place. »
Là je suis en arrêt depuis plusieurs mois suite à une blessure. Ça m'a permis de prendre pas mal de recul, que ce soit sur mon exercice professionnel, infirmière, sur mon activité syndicale et militante de façon générale, et sur le quotidien. Je trouve qu'on fait peut-être un peu trop l'apologie de la super militante.
Quand tu es à mi-temps au syndicat, en fait tu fais plus que ça. Là on était sur un rythme à peu près d’une semaine sur deux pour le syndicat. Mais bien évidemment, l'activité syndicale, ce n'est pas une semaine sur deux. Il y a une réunion qui se cale à un moment où c'est un jour de travail, alors tu changes d'horaire, tu goupilles comme tu peux les deux activités.
Mon activité d'infirmière à l'hôpital est très balisée, je mets ma tenue, je retire ma tenue, et entre les deux, je ne suis pas infirmière – j'exagère parce que bien évidemment que la charge mentale, émotionnelle ou physique, tu peux la ramener chez toi. Mais il y a toujours quelqu'un qui prend le relais. Dans l'activité syndicale, il y a une porosité plus grande. Je lis mes mails syndicaux tous les jours. On a un mésusage des WhatsApp & Co. Ça ne s'arrête jamais, tu peux être interrompu dans tes tâches tout le temps. Mes collègues de l'hôpital travaillent 24h/24, 7 jours sur 7. S'il est 22h30 un samedi et qu'il s'est passé quelque chose, ils vont m'appeler.
Maintenant, j'ai appris à borner ça. Mais les gens, ils n’y pensent pas. Pendant mon temps de travail, il ne se passe pas une journée sans qu'un de mes collègues ne vienne me voir. Je travaille dans un gros service de réa, où on est une bonne trentaine en même temps. Il y en a toujours au moins un qui me pose une question syndicale, à laquelle des fois il pourrait répondre en cliquant sur le site de SUD Santé sociaux, mais je lui rends ce service. Une actualité syndicale peut tomber à tout moment et on est une toute petite équipe. SUD Santé sociaux est le plus petit syndicat du CHU. Nous n'avons qu'un seul siège au Comité social et économique (CSE), là où la CGT en a douze. On a un siège aussi à l'échelle de la formation spécialisée, anciennement CHSCT.
Actuellement, on ne va pas pour gagner des droits. On se bat pour maintenir les acquis et pas trop en perdre. Depuis la dernière réforme de la fonction publique hospitalière et des élections professionnelles, avec la fusion des CHSCT et les CSE, on a beaucoup perdu en droit syndicaux. Avant, comme on avait plusieurs sièges en CHSCT, ça nous permettait de davantage mixer les ancien·nes et les nouveaux·elles. On pouvait, en plus des deux personnes qui siégeaient en CHSCT, ramener un ou une camarade qui a du temps syndical ou pas, mais qui se sent concernée par le sujet... On pouvait rencontrer les gens, être plus en proximité. Aujourd'hui, les droits syndicaux sont concentrés sur quelques personnes. Ça fait beaucoup de poids sur elles. On a beaucoup plus de mal à donner du temps syndical à nos camarades. C'est compliqué d'être en instance. Je suis obligée d'être invitée qualifiée pour aller en CSE, par exemple. Parfois, j'ai du mal à trouver une raison, ils me refusent. Ou alors, ils ne m'acceptent que sur un point. Ce n'est pas facile quand tu ne peux pas défendre le point que tu as travaillé. On peut bien faire un travail de fourmi avant, il n'est pas visible. Ça a été très compliqué de nous réajuster.
Mais plus ça va, plus on a appris à déjouer les pièges de cette réforme des droits syndicaux. On perd parfois du temps en droits d'instance. Mais tant pis, on préfère faire la tournée des popotes et être dans les services. On priorise différemment, vu qu'on reste un petit syndicat. On a des obligations liées à nos élections, mais on privilégie le travail de proximité. Par chance, avec la CGT, on travaille très bien à l'échelle de la section. Il leur manque un siège pour être majoritaires. Et comme, sur le fond, on est quand même régulièrement d'accord, il y a plein de batailles qu'on est très fier·es d'avoir menées ensemble. Les combats, ça a permis une forme de complémentarité, de respect mutuel.
Après, il y a tout ce temps d'instance avec plein de réunions. En plus, ils nous en rajoutent qui ne sont pas des instances, donc qui n'ont aucune valeur légale, mais auxquelles il faut y assister. Et il y a plein de commissions. Il y en a une qui m'ouvre des droits, la commission Égalité Femmes Hommes, liée à l'obligation du plan Égalité. Ça a été créé il y a quelques années seulement au CHU. SUD Santé sociaux a décidé d'en être partie prenante, ce qui n'est pas le cas de la CGT. Elle a refusé de faire partie de ce qu'elle considère comme de la déco. Ça se défend. Nous, on a plutôt décidé une autre stratégie qui ne s'oppose pas, de dire, on va essayer de co-construire et après, on critiquera. On y dépense pas mal d'énergie.
« De défaite en défaite vers la victoire :
c'est ça le syndicalisme. »
Entre temps, pendant ce mandat syndical, j'ai fait un master genre, égalité et politiques sociales, qui était clairement lié à mon activité syndicale, plus qu'à mon activité d'infirmière en réanimation. Aujourd'hui, ça me permet d'avoir une légitimité à l'échelle de l'institution. J'ai réussi à ce que ce soit financé par le CHU, ce qui était quand même une belle bataille, soutenue par SUD Santé Sociaux. SUD Santé Sociaux a fait des choix féministes forts, s'est mis en opposition sur plusieurs batailles où la direction ne nous a pas du tout suivi·es. Aujourd'hui, elle nous suit parfois, mais elle peut encore nous mettre des bâtons dans les roues.
J’ai tous les mandats autour des questions féministes. C'est pas une sorte de chasse gardée. C'est plutôt, bon, OK, t'as ce truc là. En plus, l'institution m'a bien identifiée. Ça peut me jouer des tours. Il y a des postes qui me sont passés sous le nez parce que je suis syndiquée. C'est très bien d'être diplômée d'un master. Mais par contre, si tu pouvais ne pas être syndiquée avec, ça serait mieux. Bref, ça joue dans les deux sens.
Dans le travail de section, comme on est peu nombreux et nombreuses, il y a un côté couteau suisse. Il y a des personnes qui ont, par exemple, un savoir juridique plus important. Elles vont rester des ressources. Mais on essaye de faire en sorte de mutualiser au plus. Tout ce qui est collectif, de toute façon, sera défendu par n'importe qui, quoi qu'il arrive. Pour tout ce qui est accompagnement individuel, une personne peut pas changer d'accompagnant·e tous les quatre matins. Par contre, on a cette problématique de la disponibilité. Comme on est peu nombreux·ses, on prévient d'entrée de jeu que c'est possible que sur certains rendez vous, soit on déplace parce qu'on n'est pas disponible à l'échelle individuelle, soit c'est quelqu'un d'autre qui ira. Avec l'accord de la personne on partage sa situation. C'est comme ça qu'on apprend.
Les accompagnements individuels, c'est ce qui est le plus chronophage et le plus engageant. Ça te demande une proximité. La personne va bien évidemment te parler de sa situation de travail, mais tu vas aussi apprendre qui elle est, dans toutes ses dimensions. Forcément, ça va prendre beaucoup d'espace et de temps. Maintenant, on essaie de la recevoir à deux, pour qu'il y en ait une qui soit à l'écoute et l'autre qui soit plutôt en prise de note. Pour que l'entretien soit de meilleure qualité, pour la personne qui parle et pour la personne qui reçoit et pour éviter de faire trop répéter aussi. Mais c’est quasiment jamais possible car on est une petite équipe. Parfois, c'est des accompagnements vraiment très ponctuels, avec juste des questions. Après, t'as des accompagnements longs, qui peuvent prendre plusieurs années.
On peut parfois donner l'impression d'être très nombreux et nombreuses, par exemple, lors des réunions syndicales. Mais à avoir du temps syndical à 50%, on n'est que trois pour 15 000 salariés. D’autres personnes ont entre 20 et 30%. Il y a des adhérent·es que tu ne vois pas en dehors des réunions syndicales. Ce sont des personnes qui sont des relais sur leur service, soit pour nous amener des gens qui sont en galère, soit qu'on va identifier comme des personnes-ressources pour des personnes en galère, pour des suivis particuliers…
Nous, c'est un choix de ne pas mettre les gens à plus de 50% au syndicat. La plupart des autres syndicats ont fini par courber l’échine. Ils ont des titulaires à temps plein. Aujourd'hui, si tu me laissais le choix, je serais à moins de 50%. Sauf que je n'ai pas le choix. Si je suis à moins de 50%, je ne suis pas remplacée dans mon service. Parfois, il y a des gens, on leur dit que s'ils prennent ce temps syndical, il va falloir qu'ils changent de service. Tu ne peux pas appeler ça de la discrimination syndicale, parce que c’est légal : t'es titulaire de ta fonction mais pas de ton poste à l'hôpital. Par exemple, moi, je ne peux pas facilement changer de service, parce qu'il n'y a pas de poste à 50% sur le CHU. Donc je suis obligée de rester en réa. C'est une contrainte implicite.
Dans ce temps syndical, il y a tout le travail de section, le travail de proximité, l’organisation intersyndicale, les luttes locales de service, les luttes individuelles d'accompagnement. On essaye d'avoir des permanences, mais on est tellement peu nombreux qu'en fait, on fonctionne plutôt sur rendez-vous sinon on n'y arrive pas trop. Il y a aussi une partie du temps qui est fléchée pour le Bureau de SUD Santé sociaux. Pendant une période, il y a eu du temps pour le Bureau de Solidaires 31. Il y a du temps fléché au niveau national. C’est rediscuté tous les ans, voire plusieurs fois par an. On se le partage. Il y a des gens qui sont au bureau depuis deux ou trois ans sur des fonctions particulières. Tu changes pas tous les ans quand tu es trésorière par exemple.
Les adhérent·es ont parfois des freins à venir... Soit parce qu'elles ne veulent pas être identifiées comme SUD Santé Sociaux. Il peut y avoir cette peur de la discrimination syndicale. Il y a des personnes qui viennent mais qui ne veulent pas recevoir les convocations. Plutôt celles qui sont en CDD, qui ne sont pas titularisées et qui ne veulent pas être identifiées à SUD Santé Sociaux. Quand t'es pas titulaire, t'es pas obligé·e de recevoir des convocations pour venir. On peut s'arranger autrement. Ça veut pas dire qu'on n'a pas de contractuel·les qui sont adhérent·es. On n'a pas identifié pour le moment de personnes qui étaient contractuelles et qui n’auraient pas réussi à être titularisées pour cette raison-là. Après, on a quand même des personnes qui sont parfois en galère et on n'arrive pas trop à savoir quelle est la part. Du coup, on préfère ne pas avoir cette responsabilité-là.
Au final, les gens qui veulent vraiment s'engager au sein de SUD Santé Sociaux sont soit des gens qui poursuivront leur engagement même s'ils ne travaillent plus sur l'hôpital, soit des personnes qui ont envie d'être titularisées et de se battre pour le service public et l'hôpital. C'est qu'une histoire de « temps » avant qu'elles puissent avoir une décharge syndicale.
L'un des angles les plus mauvais de notre section, c'est la communication. On est vraiment des quiches. On est sur un niveau où maquetter un tract, on est deux à savoir le faire. Les réseaux sociaux, on en parle pas, on est vraiment très mauvais. Ou alors on s'y prend au dernier moment. Si tu fais partie de notre section et que tu n’es pas proactif·ve, c'est dur d’avoir les infos. Vraiment c'est dur. C'est un vrai problème. On est trop peu pour faire et raconter ce qu'on fait. Soit on fait, soit on raconte ce qu'on fait. On n'y arrive pas. Y a personne qui veut le faire. Lors des rassemblements au CHU, on a généralement que un ou deux drapeaux, on n’est peu visibles. Même si c'est nous qui sommes à l'initiative. En plus, on est très mauvais pour communiquer sur ce qu'on gagne.
Du coup, les gens, ils savent pas qu'on travaille. Je pense que les personnes qui réalisent le plus à quel point on travaille, c'est les autres organisations syndicales, parce qu'ils voient toujours les mêmes têtes partout. Mais sinon, les autres, ils savent pas. C'est très gênant. À la dernière élection, ça m'a rendu malade d'entendre les gens me dire qu'on foutait rien, sauf pour les élections. Je pourrais en pleurer tellement ça me touche individuellement d'entendre ça. Ou quand mes collègues me disent « ah bah ça va, t'es en temps syndical » Maintenant, ils ont changé de discours. Mais parce qu'en fait, ils me voient travailler sur mon temps de travail pour le syndicat. Du coup, dites pas qu'on fout rien. Et si on vous rappelle pas parce que vous avez laissé un fucking message sur notre répondeur, rappelez-nous. Si vous êtes tombé sur un répondeur, vous croyez qu'on est où ? En fait, je pense que les gens peuvent pas se rendre compte. Mais parce qu'il y a aussi toute l'image qui va avec le syndicalisme.
Ça nous arrive des fois de perdre des heures dans des réunions. On sait qu'elles servent à rien. On y va quand même. Si ça a servi pour cinq minutes, ça vaut le coup pour ces cinq minutes. Et le nombre de batailles où tu vas...
Tu écoutes. Les gens te disent : « on commence par une pétition ». D'accord, on va commencer par une pétition. Tu sais très bien qu'elle va pas marcher. Que ça va retomber comme un soufflé. Et que peut-être qu'il va falloir attendre dix ans avant qu'il y ait un autre élan de lutte dans ce service. Tu vas être témoin de ça. Tu vas les accompagner et tu vas pas faire les choses à leur place. Ça sert à rien de mener une bataille sans les agent·es. Tu vas les regarder, tu vas attendre. Tu vas leur dire : « je pense qu'il faudrait être un petit peu plus offensif. » T'essaies. Mais eux, elles, ont besoin de faire leur chemin. Et vont le faire.
Moi, j'ai mis des années avant d'avoir envie de me battre avec la rage d’aujourd'hui. Ben c'est pas grave. Je vais regarder le soufflé retomber. Mais je serai là la prochaine fois qu’il remontera. La première chose qu'on m'a dit, c’était une militante de la CGT aux urgences : « de défaite en défaite vers la victoire ». Et c'est ça le syndicalisme. Pour une victoire, il y a 50 défaites. C'est pas grave.
Parce que cette victoire, elle vaut le coup.