Léo

SUD Éducation






J’ai 30, j’suis prof de maths – c'est pas une fierté particulière. Et militant à Sud éducation parait-il. Ma mère était déléguée SNES. J’ai grandi dans une certaine apologie du syndicalisme, en tout cas de la lutte sociale de manière générale. Mais très corporatiste parce que centrée sur les profs. On était tout le temps en manif. J’pense que ça a beaucoup joué. Ma mère était au SNES parce que c'était le syndicat majoritaire mais elle était plutôt dans la branche École émancipée. Il y avait ce truc un peu… un peu plus de gauche que le SNES. Même si bon, y'a de tout dans ce syndicat. 

À la fac j’ai participé à des luttes, qui n’ont pas trop marché. Je ne sais plus pourquoi c'était... C'est terrible parce que j’oublie pourquoi on a lutté à force... C'était quelque chose sur le financement des universités. À ce moment-là je n'étais pas dans un syndicat. Et je m'en méfiais plutôt parce que l'UNEF nous avait trahis – comme d’hab. Les mandats qu'on lui avait donnés n’avaient pas été respectés. Sur le moment je me disais qu’en fait, les syndicats, on pouvait pas trop leur faire confiance. 

Après je suis devenu prof. Et je me suis posé la question de me syndiquer. Quand tu deviens prof t'as très peu d'informations sur ton métier. Les gens qui les détiennent en général, ce sont les syndicats. Ce que je trouve très étrange. Normalement notre employeur devrait nous donner ces informations. Mais il ne le fait pas et t'es obligé de passer par les syndicats. Et du coup il y a tout ce truc de commerce syndical à l'entrée dans le métier qui est surtout fait par le SNES, le SGEN, le SNALC... 

Quand j’étais stagiaire, j’avais adhéré au SNES parce que j’avais été envoyé Titulaire sur Zone de Remplacement (TZR) dans l'académie de Rouen. J’y comprenais rien, j'avais besoin qu'on réponde à mes questions. On m'avait dit : « Mais oui pas de soucis on te répondra, mais n'oublie pas d'adhérer. » Donc j'avais adhéré au SNES mais seulement un an. Ça ne m'avait pas aidé tant que ça finalement, une fois compris le système des mutations. Les syndicats avaient arrêté de siéger aux commissions. C'était plus très utile et moi j'étais pas forcément d'accord avec la ligne politique du SNES. Donc je ne voulais pas continuer à y adhérer.

Après j'ai un peu lâché. Mais j'ai toujours mis un point d'honneur à faire toutes les grèves, en tout cas de l'Éducation nationale. Faire aussi les grèves pour les AED, pour les AESH, parce qu'à mon avis on est un peu trop corporatiste. Je croisais plein de monde en manif. Et c'est vrai que ne pas être organisé c'est quand même un peu étrange. En même temps il y avait tout ce truc des drapeaux auquel j'adhérais pas forcément. Voilà comment je suis arrivé à cette réflexion qu’il faudrait que j’adhère à un syndicat.

« L'organisation verticale 
reproduit les organisations patronales 
et une organisation hiérarchique en termes de classe. »


Quand j'ai eu ma mutation en région parisienne, ne pas avoir d'organisation syndicale c'était vraiment être isolé. J’avais fait un peu le tour et je m'étais dit que ce qui me correspondait le plus politiquement à cette époque c'était la CNT. J’ai fait une réunion sur l'histoire de ce syndicat et c'était hyper intéressant. Mais je me suis dit que je n'avais pas l'énergie suffisante pour y militer. Parce qu'ils et elles sont trop peu et qu'il y a trop de luttes. C'est très impressionnant leur manière de lutter, c'est leur vie entière.

Dans le collège où j’étais, le chef était horrible et harcelant. On signait beaucoup de courriers en intersyndicale des personnels. Le SNES, le SGEN étaient présents. Il me semble qu'il y avait aussi l'UNSA à l'époque. Et la CGT Éducation. Il manquait un syndicat : SUD éducation. Je me suis dit que j’étais plutôt d'accord avec sa ligne. Donc j’ai décidé d’y adhérer pour signer des courriers intersyndicaux avec encore plus de syndicats. Je ne sais pas si ça a marché, mais à la fin on a eu une audience et le chef a été déplacé. Cette lutte là ça m'a mis le nez dans l’engagement au niveau des personnels de façon locale et d’apprendre les textes : connaître ses droits, défendre les gens.

C’est l'horizontalité qui m’a plu à SUD Educ, clairement. C'est le truc qui m'avait dérangé au SNES où t'as des personnes vraiment identifiées à qui t'adresser. Il y a un fonctionnement hiérarchique, qui fonctionne plus ou moins selon les endroits, mais qui est défini comme tel. Tu ne l’as pas dans la CNT ni dans Sud Éduc. Font des choses les gens qui font les choses. La base qui milite c’est la base qui décide. T'as moins ce problème des centrales syndicales, qui est un problème global dans le syndicalisme depuis très longtemps. 

L’organisation verticale reproduit les organisations patronales et une organisation hiérarchique en termes de classe. C'est une reproduction du système dans lequel on vit déjà. Comme le dit Audre Lorde : « C'est pas avec les outils du maître qu'on va abattre sa maison. » En reprenant cette organisation verticale, on ne risque pas de changer les choses mais juste de reproduire la même situation. Les centrales syndicales en viennent à négocier avec l'État des droits pour les travailleurs. En général, c'est leur droit à plus consommer. C'est la question du pouvoir d'achat. On s'intéresse de moins en moins aux conditions de travail, de plus en plus à augmenter le pouvoir d'achat des ouvrier·es pour qu'iels consomment et qu'iels soient content·es dans le système. Est-ce que finalement la CGT, l'organisation syndicale post-De Gaulle, elle n’a pas juste validé le capitalisme ? C'était un truc de Guattari, mais est-ce que c'est pas le stade ultime du socialisme, de la social-démocratie, de faire accepter à tout le monde le capitalisme un peu encadré ? Est-ce que c'est pas ce qu'ont fait les syndicats ? Tu ne retrouves pas ça quand tu as une gestion horizontale puisque la base elle ne sait pas ce qu’elle négocie en général.

« Réfléchir en termes de victoire et de défaite 
n'a pas trop de sens. »


Je me dis toujours qu'il faut bien qu'il y ait une personne pour que ça en entraîne d'autres. Être minoritaire, c'est normal dans le sens où on a quand même grandi dans un système qui n’est pas celui pour lequel on milite, et donc ça n’est pas une solution de confort. La lutte c'est pénible. C'est sympa et joyeux aussi. C'est aussi ça que je trouvais à SUD et peut-être un peu moins à la CNT, la joie dans la lutte – que je trouve ici dans le 31 et que j'ai pas trouvé dans le 93.

Réfléchir en termes de victoire et de défaite n'a pas trop de sens, c'est un vocabulaire de centrale syndicale. Comme si c’était une compétition. Je ne pense pas qu'il y ait des victoires et des défaites. Dans chaque lutte, tu apportes quelque chose, tu crées un lien avec des gens qui n'étaient pas dans la lutte ou tu arrives à propager un message à des personnes qui ne l'avaient pas entendu. Quoi qu'il arrive il se passe quelque chose et il y a des lignes qui bougent, même si ça ne fonctionne pas à la fin. 

Par exemple on pourrait penser qu’on a perdu toutes les luttes sur les retraites. L'État n’a pas bougé. Mais la dernière lutte, c'était incroyable. J’étais en banlieue parisienne à ce moment là. Il y avait des manifs spontanées, des manifs pas déclarées pour une fois. Les flics n’étaient pas tranquilles – bon ça a amené des violences, ça je ne sais pas si c’était positif. Faire des manifs rangées où on réclame des trucs, maintenant tout le monde s'en fout un peu. On a fini par surencadrer les manifs. 

Le travail syndical c'est toujours un peu pénible. Tu as un truc infini à détricoter et forcément tu ne vas pas y arriver. C'est un travail que tu ne résous jamais. Si tu fais de l'accompagnement individuel, comme l'organisation du travail est maltraitante, tu pourrais accompagner tout le monde. Mais c'est pas possible. Et t'en viens à être devant un maillage que tu peux pas détricoter. Force à tou·tes les déchargé·es de France qui sont perçu·es comme des personnes avec du temps et des privilèges mais qui en fait s'attaquent à un truc dans un temps donné, alors que le temps donné n'a aucun sens par rapport à l'étendue du travail. Tu peux facilement t’y perdre et oublier l'horizon politique que tu te fixes. Je pense que par exemple le SNES et la CGT se perdent là dedans, dans l'accompagnement individuel. À la fin tu fais des trucs individualistes. 

C'est super d'aider les gens individuellement. C'est aussi comme ça que tu recrutes je pense, pour le SNES et la CGT. Mais au final tu ne recrutes pas pour un horizon politique, tu recrutes pour aider des gens et tu mets un doigt dans un système qui n’est pas forcément le bon. L’équilibre est fin à trouver. Il faut créer du collectif et créer du collectif c'est compliqué (rires). Tu gagnes davantage à faire une lutte de plusieurs personnes qui ont le même souci, quitte à demander moins ou à ne pas résoudre la situation, plutôt que de résoudre individuellement les situations une par une. Utiliser le tribunal administratif individuellement pour chaque situation, en soi c'est une perte de temps. 

Ça aide les gens individuellement et c'est chouette mais tu perds de vue le fait que toutes ces personnes là ont le même problème. T'en viens à développer une technique et une méthode, un algorithme pour résoudre des situations individuelles sans prendre compte que si il y a un algorithme pour résoudre les situations individuelles c'est parce que le problème il est collectif. Mais alors comment faire ? En fait c'est une révolte qu'il faut organiser (rires). 

Par exemple, la lutte des salariés d'ONET. Si j’ai bien compris c'était à propos d'un management maltraitant par une personne. On aurait pu en faire une lutte individuelle en réclamant juste la démission de cette personne ou son déplacement. Mais ce qui s'est passé, c'est que leur lutte a dénoncé des conditions de travail globales et une organisation du management. C’est beaucoup plus positif. La grève collective a envoyé un message fort, que les employées ne se laissent pas faire. C’est pas un individu qui s'est plaint, c'est pas un truc au tribunal, c'est la boîte qui a arrêté de fonctionner. Il faut arriver à faire peur faire peur au maître pour qu'il bouge ses lignes sinon c'est constamment demander des arrangements et négocier et je ne pense pas que ça soit notre horizon politique que d'être dans la négociation avec les patrons ou avec l'État. En tout cas c'est pas ça l'histoire de SUD Educ. Pourtant t'as l'impression parfois que la commission exécutive se déplace vers un syndicat de négociation sous couvert de progression sociale. Faut arrêter de dire que c'est de la transformation sociale. C'est de la négociation en fait. On devient soc’ dem. 

Le sentiment de déclassement des profs les pousse à vouloir se sentir au-dessus des autres personnes qui travaillent dans les établissements. J’aime pas parler de précarisation des enseignant·es parce que quand même on en est pas là. Il y a des catégories des catégories socio-professionnelles qui travaillent avec nous à qui on peut difficilement dire qu'on se précarise. Ça me semble un peu indécent. Oui, on est de moins en moins riches, mais on reste quand même des cadres sup’. Après pour les contractuels il y a une autre réflexion à avoir parce que les contrats sont pas les mêmes. Mais pour les titulaires c'est quand même confortable – moins qu'à une époque certes. 

Ce truc de déclassement des enseignant·es est surtout symbolique. Ça les pousse à être de plus en plus corporatistes. Ça me déprime mais j’aime bien observer ce qui se passe sur Facebook. T'as des groupes d'enseignant·es où quand tu mets en avant la lutte des AED ou la lutte des AESH, ils peuvent s'offusquer parce que c’est eux la priorité. « Enfin les AED peuvent quand même pas être plus payé·es que les enseignant·es » : c’est une remarque absurde. Dans les établissements scolaires tout le monde devrait être payé pareil. Quand tu vois la masse de travail des AEDs, la difficulté de leur métier. Ou les AESH, qui ne peuvent pas travailler à temps plein tellement leur métier est compliqué. Nous on ne travaille pas à temps plein dans le sens où on a des préparations. On argue que notre métier c'est autre chose. Ben le leur aussi et il faudrait quand même qu'on considère ça et qu'on considère ces personnes. C'est pareil pour les agent·es qui sont souvent maltraité·es en termes de management. 

« Pour faire un travail de terrain, 
il faut que le syndicat il soit à la base. 
Sinon on fait juste des discours. »


Je trouve ça triste la manière dont les enseignant·es se renferment sur eux-mêmes, sur des luttes que je trouve ancrées dans le système, ce truc de « on veut plus de pouvoir d'achat, on veut être payé plus ». À titre personnel j’en ai rien à secouer. Ma priorité c'est pas d'être payé plus, ma priorité c'est de travailler dans des conditions décentes. Que les élèves et tous les personnels aient des conditions d'accueil décentes dans les établissements. Il y a un discours, qui a été accompagné syndicalement et c'est dommage, qui a fait perdre de vue les conditions de travail pour se concentrer sur les salaires, sur le gel du point d'indice pour en faire une lutte. C'est tellement technique et invisibilisant des conditions de travail, des évolutions sociales. 

Les enseignant·es qui se plaignent : « ah là là, le problème c'est l'autorité, les gamins sont de plus en plus irrespectueux », c'est le conflit des anciens et des modernes qui a toujours existé. En fait les gamin·es sont de plus en plus perdu·es parce qu'on a arrêté de financer le social. Le fait que les enseignant·es ne rejoignent jamais les luttes des travailleurs sociaux, moi ça m'interroge parce qu'à mon avis, on fait aussi le même travail.

C'est un truc qui me déprimait quand j’étais en banlieue parisienne. Je n’en voyais pas le bout. Dans le 93, il y a eu une lutte pour un plan d'urgence qui avait vraiment pris. C'est une lutte qui a grossi, qui avait pris de l'ampleur. C'était chouette, mais je trouvais qu'il manquait toute la dimension interpro qui n'existait pas et surtout, c'était dur d'impliquer tout le monde dans la lutte. Il s’est passé de belles choses avec les parents qui ont rejoint la lutte et fait des actions type collège mort. J’ai trouvé ça bien, mais on a perdu de vue le fait que tout ça c'est une lutte globale. C'est pour ça que j’ai bien aimé la lutte contre la réforme des retraites, parce qu'il y avait tout le monde dans la rue à Paris

À Toulouse, dans le 31, Solidaires, ça existe. C’était beaucoup moins le cas dans le 93 où tu ne savais pas trop ce qui s'y passait et s'il s'y passait des choses. Là dans le 31, il s'y passe difficilement des choses mais il y en a. La dynamique interprofessionnelle, c'est ça qu'il faut essayer d'impulser et de coordonner, surtout quand c'est à la demande des personnes concernées. Plus on massifie et plus on arrive à faire du lien entre les personnes. La souffrance partagée est beaucoup plus facilement acceptable que la souffrance individuelle. Il y a beaucoup plus de demandes d'accompagnement individuel parce que les personnes sont isolées. Le but c'est d'arrêter cet isolement et ça c'est un travail de terrain. 

Et pour faire un travail de terrain, il faut que le syndicat il soit à la base. Sinon on fait juste des discours.
« Au sein de Solidaires en général, 
il y a un côté autogestionnaire fort. »