Karim
SUD Rail
J’ai 47 ans. Je suis conducteur de train à la SNCF depuis 2002. J'ai fait ma formation à Toulouse puis deux ans à Paris pour pouvoir être nommé comme conducteur de train. Après, via un contrat de retour, je suis revenu à Toulouse où je suis encore.
Il y a deux raisons principales qui m’ont amené au syndicalisme. La première, c'est que mon père est cheminot. Mon grand-père est cheminot. J'ai un oncle cheminot. On ne peut pas dissocier la SNCF de la question des luttes syndicales et même des luttes politiques ou sociétales. C'est quelque chose qui est cultivé dans l'entreprise, mais aussi, au-delà, dans l'environnement ferroviaire.
Je vivais dans le quartier cheminot. J'allais au centre-aéré et dans les colonies de vacances SNCF. Il y avait toujours quelque chose qui me ramenait de près ou de loin à la SNCF. Mon père travaillait à la SERNAM, l'ancienne partie messagerie de l’entreprise publique. Il était délégué du personnel. J’étais donc dans un environnement favorable pour venir au syndicalisme. Mais il m'a fallu 1995 pour véritablement concrétiser la lutte, pour sortir du discours. J’étais au lycée. Ça s’est fait de ma propre initiative, je n'étais pas poussé par mon père, déjà en grève de son côté. Ça m'a amené, lycéen, à me confronter au milieu militant. Et depuis je n'ai pas cessé.
Je n'ai jamais été militant dans une organisation politique. Le syndicalisme est indissociable de l’actualité politique mais dans le sens étymologique et pas partisan. Et aussi du monde associatif. Il n'y a pas un·e militant·e sur le rail qui n'a pas à côté une implication autre, que ce soit dans une association sportive, culturelle, un parti, un comité de défense, une ONG... Les gens qui luttent ont tendance à s'agglomérer là où il y a des luttes et à construire des passerelles entre elles.
Après les grèves de 1995, ça a été des années calmes. Le taux de chômage diminuait, il y a eu la mise en place des 35 heures... C'était pas une période de grande conflictualité. Jusqu'à 2005 avec le CPE, Villepin et le projet de traité européen de Lisbonne. Pour moi, c'est une année importante, une année intense. Il y a eu Zyed et Bouna et l'émergence de Nicolas Sarkozy. Il y a une continuité depuis cette époque jusqu'à maintenant.
Quand je suis monté à Paris, je me suis retrouvé avec une équipe militante SUD Rail. Jeunes militant·es, il y avait une volonté de changer les choses dans un endroit qui avait besoin de bouleversements, parce que c’était aussi un changement d'époque, un changement générationnel. Il y a une cohérence d'ensemble, entre les personnes, le syndicat et le syndicalisme, la manière dont étaient portées les luttes. J'étais militant sur le rail depuis un an, sans mandat, et je me suis retrouvé dans ce bouillonnement, à faire des manifestations communes. C'était particulièrement intéressant. Jusque-là, le syndicat était pour moi quelque chose de présent, mais au sein de l'entreprise. Le fait de me retrouver systématiquement associé à d'autres types de luttes, ça a changé ma vision du syndicalisme. Je me suis dit qu’il fallait sortir des carcans et des frontières de l'entreprise, parce que la lutte est un tout.
J’ai pu assez rapidement assister à un congrès là où j'étais, à Paris-Sud-Est. C'est une chance de voir dès le début comment on fonctionne, de comprendre la question des statuts. Mais le choix de rentrer à SUD Rail, c'était pas par rapport à ça.
« pas juste marcher ensemble,
apprendre les un·es des autres
et changer »
apprendre les un·es des autres
et changer »
SUD Rail, ça date de 1996. Ça a été créé par des gens qui venaient quasiment tous de la CFDT. À l’époque, la CFDT, ce n’était pas comme maintenant. C'était un syndicat de nuances, avec de vraies discussions autour de l'immigration, des travailleurs d'origine immigrée, et autour de la question du féminisme… Ces gens-là croyaient en un syndicalisme de bouleversement des rapports sociaux au-delà du rapport du travail. SUD Rail, c’était pour moi le syndicat qui le représentait au mieux. Celui qui me donnait une bouffée d'oxygène, parce que, même si ce n'était pas le plus représentatif en nombre, il y avait une envergure qui me semblait bien plus large que les autres, de par son implication politique et citoyenne.
C'est aussi une histoire de personnes, de discours possibles. Par exemple, c'était pas juste un hobby de parler de féminisme. C'était quelque chose qui se concrétisait à ce moment-là, entre autres avec des changements d'intitulés. On n'était plus seulement un syndicat de travailleurs, mais aussi de travailleusEs du rail. On appuyait beaucoup là-dessus, autour de la question de l'inclusion.
La notion de syndicat de lutte, de syndicalisme révolutionnaire me plaisait. Révolutionnaire, dans cette capacité à chercher à se remettre en question, avec des réflexions sur des sujets comme le non-cumul des mandats, ou leur limitation dans le temps, même quand c'est difficile parce qu'il y a une faible base militante. Il y avait cette volonté de ne pas rester sclérosé dans un fonctionnement, en se disant qu'il fallait accepter de se remettre en question, que peut-être la solution ne viendrait pas automatiquement de nous, mais qu’elle viendrait d'abord du collectif, du changement de perspective et du changement de personnes, dans un cadre organisé. C'est important par rapport à ce qui a pu se passer en 1995 avec la direction de la CFDT qui a pactisé avec le gouvernement, et le sentiment de trahison qu'il y a pu avoir chez certains des cheminots que je côtoyais à cette époque-là, ce qui a mené ensuite à la création de SUD Rail. L'idée qu’on ne peut pas être un syndicat de co-gestion, et qu’on ne peut pas collaborer à la politique économique parce qu'on reste un syndicat anticapitaliste, était au coeur des choses.
Il y avait aussi le fait de ne pas fonctionner en confédération, d’aller vers l'interpro, c'est-à-dire de sortir de l'isolement, et que les passerelles sont capitales pour sortir du cadre de la minorité et passer dans un cadre global, avec des enjeux globaux, de la formation globale, de l'information globale, des luttes globales. C'est pas juste marcher ensemble, c'est apprendre les un·es des autres et changer. À SUD Rail, ça peut être compliqué parfois avec les collègues cheminot·es, parce qu’il y a une logique corporatiste, marquée d’une longue histoire. Mais ça reste une évidence de toujours avoir un mot, une place, un regard pour l'autre, et d’être attentif à ce qu’iel peut proposer, quelqu’il ou elle soit.
« Au-delà de la question de la victoire,
lutter,
c'est exister. »
Mon parcours militant, il a commencé par deux défaites sociales – en tout cas, pas des victoires, ou alors pas à la hauteur de ce qu'on voulait. En 2009, nouvelle contre-réforme des retraites. J'avais sept ans de SNCF au compteur, et j'ai pris, moi et les autres cheminot·es, sept ans de prolongation d'activité. Ça a été dur de lutter. Nous étions dans un cadre moribond, avec tout ce que Sarkozy pouvait représenter : un rapport de force permanent face au gouvernement, le syndicat devant s’opposer aux politiques gouvernementales. Un rapport dur avec peu de satisfactions. En même temps, d'un point de vue plus corporatiste, à la SNCF, on traversait de gros bouleversements. Qu'est-ce que c'est un·e cheminot·e au statut ? Qu'est-ce que c'est le statut de l'entreprise publique dans ce pays ? Qu'est-ce que c'est la notion de service public ?
Mon parcours syndical, c'est un parcours de lutte incessante. De lutte et d'espoir. C'est vraiment ça qui nous fait tenir : l'espoir. On le garde parce qu'on est sûr de nos arguments autour de la question du partage des richesses et de l'accès aux services publics pour tous, c'est à dire tous les systèmes de répartition et de solidarité qui font ce pays. Je ne suis pas rentré à la SNCF par hasard. Il y a le parcours familial, mais pas uniquement. Tout ce pourquoi je suis rentré, tout ce qui pouvait me plaire autour de moi dans cet endroit où je vis, était attaqué de toutes parts.
Nous, solidaires, unitaires, c'est au cœur de notre patronyme. Le gouvernement n'a pas juste attaqué nos porte-monnaies, notre travail. Il a attaqué tous les principes de solidarité institutionnelle qu'il y a dans notre pays pour construire une société individualiste, là où le syndicat, lui, il construit des collectifs de lutte, dans un cadre qui est un collectif de travail. Et c'est pour ça qu'il était important pour moi d'être dans un endroit qui sort du cadre corporatiste. Parce que le corporatisme, c'est l'isolement.
La fréquence des grèves, des luttes, est folle. Les gens qui m'ont intégré à SUD Rail, les plus anciens, ils avaient faitvraiment deux grèves importantes, 1986 et 1995, avec presque 10 ans d’écart. Nous ça a été tous les deux ou trois ans : 2006, 2009, 2012, 2014, 2016, 2018, 2020. Si je devais cumuler le nombre de jours de grève, ou le nombre d'appels à la grève auprès des collègues, ce serait énorme – et normal.
C'est pas nos luttes qui sont des défaites. Non, c'est la valeur de ce qu’on a perdu. On va être lucides. Même la Résistance française pendant la Seconde guerre mondiale, qui sert souvent d’exemple, c’est resté des mouvements minoritaires. Maisc'est pas parce que c'est minoritaire qu'il faut s'arrêter. La lutte, la résistance, par nature, c'est minoritaire. Il faut l’accepter et ce n'est pas un problème. Mais on a manqué de force à partir du moment où les gouvernants nous ont dit que ce qui était important, c’était d'être nombreux dans la rue pour être légitimes. On a pu voir que ça ne suffisait pas. Donc, le fait de ne pas être nombreux au syndicat, dans les luttes, ne justifie pas qu'on s'arrête. Et si c'est pas le nombre qui compte, alors c'est l'action. C'est le rapport de force qui est le nôtre, c'est-à-dire essentiellement la grève et la sensibilisation, la formation de tou·tes, au-delà même du champ syndical.
Il y a un rapport de culpabilité au travail, construit autour de ce que tu coûtes. On te dit que tu coûtes mais ce que tu rapportes est rarement chiffré, montré. La réalité, c'est que si on ne rapportait pas, la boîte fermerait. Moi, je refuse ce rapport de culpabilisation. Je mets mon réveil le matin, je fais le travail qu’on me demande de faire, comme l'ensemble des travailleurs et des travailleuses de ce pays.
Pour sortir de la culpabilité, il faut se questionner. Où je suis dans le processus de richesse ? Qu'est-ce que c'est une entreprise ? Quelle y est ma valeur ? Je réalise qu’en fait, je rapporte énormément, et que je peux faire aussi en sorte de rapporter moins par la grève. Là, je construis le rapport de force. Et ça, ça passe par la formation syndicale. Par une formation politique, sociale, historique et sociale. Comment fonctionnent les institutions de notre pays ? Où est-on, nous, dans l'échiquier politique ou administratif ? Où se place-t-on en tant qu'organisation syndicale, par rapport à l'entreprise, aux outils de production de richesse ? Où se place-t-on, nous, en tant qu'individu, que ce soit l'habitant ou le travailleur, la travailleuse ou l'habitante ? Et enfin, quelle est notre place dans l'histoire ?
Il faut s'approprier les combats passés sans avoir honte. Même si notre situation n’est pas comparable à celle où, à la fin du 19e siècle, l’armée n'hésitait pas à tirer sur les manifestant·es, il faut accepter ce legs. Il faut le valoriser. Des choses ont été faites pour nous. L'exemplarité de la lutte passe aussi par la formation, la transmission. Au-delà de la question de la victoire, lutter, c'est exister. C'est ne pas sombrer dans le défaitisme. Si on ne perd pas tant que ça, c'est bien parce qu'on n'a pas tant échoué dans nos luttes. Au contraire. C'est parce qu'à un moment, il y a eu ce rapport de résistance, et c'est ça l'exemplarité. Il faut valoriser ce qu'on n'a pas perdu, pas juste ce qu'on n'a pas gagné. C'est central, et ça passe aussi par des outils de comparaison, par la formation.
« Comment générer
des interludes de résistance
dans le travail ? »
des interludes de résistance
dans le travail ? »
Ma formation initiale en tant qu'agent de conduite a été importante pour moi. À la SNCF, le taux de syndicalisation est plus élevé que dans beaucoup d'autres entreprises. J'avais un moniteur que j'ai gardé une bonne partie de l'année. Ce n'était pas un militant, mais il était encarté. Il ne savait pas que j'avais déjà plus ou moins un passé militant. J’ai trouvé particulièrement touchant la manière dont il a amené le sujet des syndicats tout en sensibilité, alors qu'il n'y a pas de honte à en parler. Cette personne, qui n'était pas un grand connaisseur du syndicalisme m'en a parlé uniquement par l'importance que ça avait dans notre quotidien de cheminot, plus que par l'organisation, l'histoire. Ce qui compte c’est l'importance du collectif. On est dans un secteur où le taux de syndicalisation, le taux de grévistes est élevé, alors que nous, conducteur, conductrice de trains, on est plutôt isolé·es.
Après ça, j'ai particulièrement apprécié la formation que j'ai faite après être devenu délégué du personnel (DP). C’était en 2009, suite à une grève locale. On avait triplé notre contingent d'élu·es et on était devenu la première organisation syndicale chez les conducteurs et conductrices de train à Toulouse. Avec mon background de militant, je me suis retrouvé à faire une formation Solidaires en interpro à l'ancienne poste de Bagatelle.
Là, j'ai été confronté à d'autres réalités syndicales. L'idée, c'est que la formation se fasse aussi latéralement, par le biais des échanges d’expériences. Je trouvais ça particulièrement intéressant parce que ça crée aussi un rapport d'humilité. On a pris conscience de ce qu'on avait et de l’importance le valoriser. Par exemple, de l'importance de mettre une pression, des exigences permanente sur l’employeur et que dans d’autres secteurs, c’était plus difficile.
En formation, il y a la transmission du savoir. Et puis, il y a les échanges. Les écarts. C'est rarement la formation seule qui est intéressante, c'est pas juste l'homme ou la femme qui transmet ou le powerpoint, c'est pas ça. C'est le contexte de formation, les personnes avec qui on est, celles qui nous accompagnent. Il est difficile de parler par exemple du féminisme, de l'inclusion, si on est entre hommes. Ça, je l'ai vu faire. C'est compliqué de parler d'interpro juste entre cheminot·e, pourtant c'est ce qu'on fait le plus souvent. Les formations intéressantes sont celles qui laissent de la place aux autres, qui ne concernent pas que nous, et qu'on nous forme sur des choses qui sortent de notre corporation. La formation DP, en soi, dans mon quotidien militant, elle ne m'a pas servi tant que ça. Mais par contre, j'ai appris énormément dans le cadre de la lutte, de la solidarité, en sortant du cadre des instances représentatives de la SNCF.
« Le syndicalisme, c'est l'histoire
d'une minorité qui s'occupe d'une majorité. »
Je suis resté DP trois mandats, de 2009 jusqu'en 2016-2017 où il y a eu une passation. Il y a eu une certaine forme de fatigue, parce qu'on a fait le choix d'un syndicalisme frontal, dur. Notre objectif premier était de désacraliser la direction auprès de nos collègues. Ça lui a fait sacrément mal. Elle nous l'a prouvé par une succession de plaintes en 2014, alors qu’on était en grève. J’avoue que l’entreprise nous a mis un sacré coup. Quand un délégué du personnel doit se défendre lui-même, c'est compliqué.
À l'origine, c’était une plainte pour dégradation de biens publics, mise en danger de la vie d'autrui, obstruction de travail… Un truc bidon pour un feu de palette devant un portail dont nous n’étions pas responsables. Mais pour nous, dans les textes, c’étaient des fautes lourdes et ça signifiait le licenciement. La procédure a duré entre 2014 et 2017. On a obtenu gain de cause. L'entreprise a été condamnée pour discrimination syndicale et sanctions abusives, parce qu'elle n’avait ciblé que des délégués. C'était peut-être son erreur, d'ailleurs. En tout cas, on a obtenu une sacrée jurisprudence. On a gagné, mais malgré tout, ça a été une période de doute. La solidarité des collègues a été déterminante. Elle est sortie du champ syndical pour entrer dans le champ de l'humain.
Des fois, les rapports entre organisations syndicales à la SNCF, c’est compliqué. Mais j’ai vu des collègues d'autres syndicats qui ont vraiment mal pris ce qui nous arrivait. Ils l'ont pris personnellement. C'était particulièrement agréable de se dire qu’on était capables de sortir nos différends. C'est ce qui a fait le plus mal à la boîte. S'attaquer à des délégués du personnel, c’était toucher à quelque chose auquel il fallait pas. Les collègues étaient lucides sur le risque pour eux-mêmes. Quand tu vois un salarié « protégé » se faire attaquer, tu te dis « oula, là j'ai plus de pare-vent ». Grâce à ça, on est redescendus très bas dans l’échelle des sanctions par rapport à ce qui nous était reproché.
Moi, j'ai construit mon identité cheminote à partir de la première fois où j'ai parlé en Assemblée Générale. Pour une bonne partie des collègues, jusqu'à très récemment, je suis le collègue qui défend. Dans la mesure du possible. Pas celui qui gagne, mais qui défend. En contrepartie, ça demande de ma part une rigueur extrême. Et de la probité. Des fois, c'est compliqué dans le travail, quand on a la pression, de la garder. C'est là où on se retrouve avec des procédures disciplinaires.
Mon objectif, ce n'est pas forcément d’amener les collègues au syndicat. C'est d'abord une certaine crédibilité dans les discours et les actions, ne serait-ce que par le respect de la réglementation du travail. Ne pas tout accepter de la boîte, mais ne pas tout accepter non plus des collègues à partir du moment où ça remet en question nos conditions de travail. C'est capital.
La grève, chez nous, est au cœur du processus de lutte. C'est l'un des derniers moyens qui nous reste. Avec la loi Travail, les alertes CSSCT, tout ça, c'est devenu du flan. Avec les CSE les délégués du personnel n'existent plus. Il n'y a pas d’autres outils, en fait, aujourd'hui, face aux gouvernants, face aux entreprises. C’est ce que j’explique aux collègues : il n'y a que la lutte pour améliorer son quotidien ou celui des autres. On a de la chance à SUD Rail. Être un syndicat de lutte, c’est le cœur de notre définition. C'est pas ça qui va nous faire gagner en représentativité, mais on est sur notre terrain.
Mon père était militant. Je ne vis pas le fait de lutter comme un combat. On a toutes les raisons, à cet instant même, de faire une grève ou de lutter d'une manière ou d’une autre. La question, c'est quand. Quand est-ce qu'on a la place pour ça dans notre calendrier de travailleurs·ses et de précaires ? C'est ça, en fait, le seul problème : comment générer des interludes de résistance dans le travail ? Les lois successives sur le droit de grève ne facilitent pas ça.
Moi, j'appréhende la grève comme quelque chose d'inéluctable dans le rapport au travail, le rapport au capital. Mais c'est aussi devoir expliquer à des collègues qu'il va falloir arrêter d'être payé pendant un certain temps, mettre de l'argent de côté. C'est pas rien de leur dire qu'il va falloir remettre en question leur mode de vie et celui de celles et ceux qui les entourent. C'est lourd de responsabilités. Matériellement, personne ne subit mon militantisme. Je vis avec une personne indépendante financièrement. Les gens qui m'entourent apprécient ce que je suis. Et ce que je suis est intrinsèquement lié à ce que je fais et ce à quoi j'aspire, pour moi, pour elles et eux. Donc, au final, pour moi, ça n'a pas d'impact. Par contre, j'ai beaucoup d'estime pour des collègues, qui, malgré les difficultés, font grève alors qu’iels ne sont pas spécialement syndiqué·es. C'est leur instant militantisme, et dans le dur. Ce n'est pas une demi-décision de dire qu’on va faire grève. La formation et l'information sont importantes. Qu'est-ce que je fais là, pourquoi la grève ? Comment s’y préparer ? Travail de tractage, travail d'information, pour qu'à la fin, la grève soit inéluctable. Une évidence.
La grève, c'est aussi une solution pour celles et ceux qui à un moment en ont ras-la-casquette, qui sont en colère. Les collègues savent qu'il n'y a pas d'autres alternatives entre ça ou se taire. Tout ce qu'il y avait entre les deux a été détruit : les amortisseurs sociaux dans le cadre de la représentation du personnel, le pouvoir de faire des alertes avant de passer à la grève... La représentation a été rendue difficile ou inutile ou impuissante. C’est pas pour rien. Faire silence sur tout ? C'est pas ça notre héritage. On ne peut pas se taire alors qu'on n'est pas encore rendu à ce qu'on nous tire dessus – encore que. C'est pour ça que le rapport à la grève, il est central dans mon syndicalisme. C'est notre outil. C’est là qu'on construit la lutte, c'est pas dans les instances.
La grève, c'est aussi la possibilité de marquer un temps d'arrêt dans le travail, de reprendre sa liberté, de sortir du rythme du travail, et pour nous, c'est l'occupation de l'espace public. On sort des obligations temporelles. On peut changer notre emploi du temps. On se donne de la place pour construire. C'est central. On valorise beaucoup ça auprès des collègues, et d'ailleurs, ils sont souvent en attente d'actions démonstratives, de solidarité.
« Quand on est coincé dans le juridique, dans l'économique, les données comparatives, à se justifier de tout, jusqu’à son existence, on rentre dans la mécanique capitaliste. »
Clairement, en 2007, il y a une bascule avec la loi sur le service minimum. Sarkozy a dit qu’il n'y aurait plus de grève. Ce qui a été vendu comme une loi sur le dialogue social permet surtout de gagner du temps et faire en sorte que la grève soit la moins efficace possible en mettant en place un système contraignant pour l’application du droit de grève, avec des plans de transport et des plans énergétiques adaptés. Ça nous a porté atteinte. Mais on sent autour de nous que ça n’a pas fonctionné tant que ça, parce que les taux de grévistes sont restés importants après 2007.
C'est aussi ce que plus récemment le gouvernement a essayé de casser avec les lois sur l’alerte sociale. C'est du temps qui permet à l’entreprise de créer une stratégie de communication, de discussion, pour montrer qu'à la fin, les seuls responsables de la grève, c'est ceux qui ont pas joué le jeu de la discussion. Les tables rondes rondes successives servent juste à diluer le sentiment de révolte dans le temps.
Maintenant les collègues doivent annoncer qu’iels vont faire grève. C'est pas comme à l'époque où on posait un préavis et quelques jours après, on arrêtait le travail, du jour au lendemain on ne venait pas. Le seul rapport que t'avais au fait de faire grève, c'était de pas faire son travail. C'est-à-dire un lien direct entre toi et ta tâche, l'appropriation du lieu de travail. Maintenant il faut que j'avise quelqu'un que je ne viendrai pas travailler. Mais non, en fait, juste je viens pas. C’est ça le vrai droit de grève.
À la SNCF, la fin du statut a été un bouleversement d'identité. C'était un socle. Depuis, on voit des gens qui rentrent plus âgés qu'avant avec un parcours professionnel extérieur de plusieurs années. Or, la grève, c'est quelque chose qui est loin pour beaucoup de secteurs d'activité. Quand ils se retrouvent chez nous, pour eux, c'est lunaire. Mais quand les gens sont confrontés à la grève, malgré tout, ça les implique. On est vraiment dans ce rapport de résistance et de lutte. On n'est pas nombreux·ses, mais il faut que ça existe.
Sur les dernières grèves, on a eu tendance à s'isoler avec nos gros taux de grévistes de l'époque. Quand ça a été plus difficile avec des taux de grévistes qui n’étaient plus ce qu'ils étaient, on a eu la mise en place de caisses de grève. Je dis pas que ça existait pas avant à la SNCF, mais on ne voulait pas trop de ça. Ou plutôt on n’osait pas. Il y a eu beaucoup de solidarité, ça a été un vrai atout pour prolonger la lutte, quand t'es moins nombreux·ses à la faire.
Après 2017, il y a une bascule. On s'est rendu compte que le rapport de force avec l’entreprise s’était externalisé. Avant on était dans un rapport de force interne, on sortait jamais de la boîte, on n’allait pas aux Prud’hommes, ce genre de choses… Tout se faisait entre nous. Et puis il y a eu ces histoires de dépôts de plaintes.
Procédure disciplinaire dans un sens, recours dans l’autre, une grande place a été faite au juridique et aux dossiers individuels, autour aussi de la question du harcèlement. On a vu ce qui s’est passé à France Télécom. On avait un précédent sur lequel s’appuyer. On a eu le même profil d'entreprise. Des exigences nouvelles, mal expliquées, dures, un management ressenti comme autoritaire... On est passé sur un registre où on ne pouvait pas juste être des spécialistes du droit du travail, mais où on devait aussi être plus pointilleux sur le juridique et la manière de construire nos dossiers sur du long terme.
Avant, en général, les choses se faisaient assez rapidement, on voyait quelque chose qui n'allait pas et on mettait en place des outils. Là, on est passé sur du long terme. On doit préméditer nos actions futures. C'est plus la même stratégie. Sur le quotidien, les instances ne fonctionnaient plus et de plus en plus, on est passé sur du traitement individuel de situation. Clairement, l'entreprise, elle cible des personnes, une par-ci, une par-là, et ça démultiplie les dossiers. À SUD Rail, on a été particulièrement touchés, avec 19 délégués syndicaux qui ont pris une plainte.
Depuis 2017, il y a donc une implication plus grande autour des questions juridiques, devenues centrales, du harcèlement, de la souffrance au travail. Je crois que c'est une transformation qu'on a vue dans toutes les organisations syndicales. On s'est mis en relation avec des avocats, quelque chose qui n'existait pas chez nous avant. On s’est formé dans le dur, par des cas de souffrance au travail.
On s'est rendu compte qu'on était légers et que la boîte était intransigeante. Dès qu’on lui lâche du lest, elle attaque sur de multiples fronts. La démultiplication de dossiers ? Il y a une logique derrière. Tout ça a été organisé. Il y a un rythme. Restreindre le droit de grève, la loi sur la représentativité, la loi El Khomri, les instances représentatives qui perdent en proximité et en capacité…
On a été obligé·es de sortir de l'entreprise pour reprendre de la force. Maintenant on lui oppose une logique de jurisprudences. Il y a aussi tout ce qui a trait aux audits, aux enquêtes externes sur la question de la souffrance au travail... Il faut arriver à mettre l’entreprise face à ses responsabilités juridiques. Et aller au tribunal si nécessaire. Actuellement la justice elle-même est en train de subir des assauts, à partir du moment où elle fait des jurisprudences contre des élu·es, contre des entreprises. Le gouvernement attaque ce qui lui fait mal et ce qui fait mal au Capital.
Clairement, on va être dans un rapport de force plus grand dans l’entreprise. On a parlé des grèves, mais le taux de syndicalisation aussi est important ainsi que les résultats aux élections professionnelles. Pas que les résultats d’ailleurs. La participation élevée chez nous, c'est capital. La boîte, quand elle parle à quelqu'un, c’est 80% des salarié·es qu'elle a en face d'elle. À la SNCF, même si nous étions contre, la loi sur la représentativité ne nous a pas fait perdre en délégués. Pour pouvoir avoir des droits, entre autres celui de pouvoir déposer des préavis de grève, il faut être représentatif. Pour nous c’est le plus important.
J'ai vu une bascule syndicale : l'ultra-spécialisation du militant. D’un côté il y a la multiplication des données juridiques, économiques, l'importance de la formation que certains s'accaparent. De l’autre on se retrouve avec en face de nous des gens qui nous parlent avec un discours, avec une rhétorique d'école de commerce. Elle est réappropriée par certains syndicalistes, par des représentants du personnel. Je ne vise pas une organisation syndicale en particulier. C’est quelque chose qui est naturel : si tu es tout le temps avec les mêmes personnes, tu t’appropries leur vocabulaire. Ça va jusqu’à des anglicismes : turnover, brainstorming. Mais ça crée une distanciation avec les collègues.
Quand tu commences à faire des tracts qui reprennent cette terminologie, ces discours, tu rentres une logique économique. Si on n'a pas un solide fond idéologique, historique, autour du rapport de force, du capitalisme, on a vite fait d'être pris là-dedans. Il faut bannir ces termes-là, c'est un effort à faire. Quand on est coincé dans le juridique, dans l'économique, les données comparatives, à se justifier de tout, jusqu’à son existence, on rentre dans la mécanique capitaliste.
« Les syndicalistes sont des gens
qui ont une forte sensibilité. »
Dans mon quotidien, le syndicalisme a un poids émotionnel. On passe notre temps à essayer de mettre des œillères sur certaines de nos émotions. On est obligé de se préserver. Le syndicalisme, le militantisme, quel qu'il soit, nous plongent le nez là où ça fait mal. Où les gens ont mal, d'abord. Quand on fait le choix de la lutte, on ne fait pas le choix de la distanciation émotionnelle. L'émotion en est un des moteurs. Le sentiment d'injustice, de colère...
Les syndicalistes sont des gens qui ont une forte sensibilité. Ce qui est une force. Mais avec un grand volume d'émotions qu'il faut gérer au quotidien dans le cadre du collectif. Il faut arriver à prendre de la distance tout en restant impliqué. C'est toujours cette balance qui est difficile à gérer. Je sais pas comment les autres le vivent. Peut-être que sur ce sujet-là, il y a des lacunes. On n’a pas de psy. Ce serait peut-être bien que de temps en temps, quelqu’un vienne. On fait comme si tout était normal. Alors que non, en fait. Le syndicalisme, c'est l'histoire d'une minorité qui s'occupe d'une majorité. C'est pas rien. Il y a une charge émotionnelle, mais c'est une charge de lucidité. Elle nous permet une progression collective.
D'un point de vue purement personnel, le syndicat m'a amené des émotions difficiles contrebalancées par de vraies satisfactions. Et surtout, un sentiment d'existence. Qui je suis et où je suis dans l'ensemble des processus qui m'entourent, qu’ils soient institutionnels, financiers, sociaux. Le syndicat c'est une accroche. Il lit tout cela. Il raconte une histoire crédible. Et à partir du moment où on a une histoire qui est crédible, on se sent mieux... C'est un lieu de lucidité, pas un lieu où on se met des œillères sur la réalité, à l’inverse de nos émotions. Je sens une véritable force à y être. Le fait de comprendre les choses, les enjeux, les intérêts croisés, c'est un peu Matrix. « Est-ce que tu veux revenir dans la Matrice maintenant que tu sais ? » (rires) Il y a un peu un truc comme ça.
Chaque syndicalisme est différent, chaque syndicat est différent. Mais malgré tout, il y a cette idée de construire de la logique autour du politique, du financier, du social, du sociétal. Il n'y a pas beaucoup d'endroits comme ça. Le syndicalisme en est un, à l'histoire longue. La charge émotionnelle est compensée par un sentiment de compréhension par rapport à ce qui nous entoure. Et ça, c'est capital. Parce que si on ne comprend pas, comment on va justifier nos luttes ?
À titre personnel, des fois c'est lourd. Mais c'est bien de garder espoir, de s'offrir des perspectives. C'est quoi sinon l'alternative ? Bien évidemment qu'on ne sait pas qu'on a gagné tant qu'on n'a pas gagné. Ce n'est pas le problème. On ne va pas se désespérer. On va apprendre en se mettant à l’épreuve.
Il y a aussi la question du devenir. Je suis en fin de carrière de cheminot. Enfin, davantage sur la fin qu'au début. Il y a cette peur... c'est pas de l'égo-centrisme... mais... dans quelle mesure ce que je laisse, c'est mieux que ce qu'on m'a donné ? J'en ai encore pour une grosse décennie. C'est court. Est-ce j'ai vraiment fait ce qu'il fallait ? Et là, bizarrement, il y aurait quelque chose qui serait plus individuel. De personnel. Je sors du bilan collectif pour passer au bilan personnel. Ce qui est aux antithèses du syndicalisme. Je ne suis pas pessimiste, mais l’optimisme n'empêche pas l'inquiétude. C'est plus difficile maintenant pour lutter. Il y a de fortes probabilités qu'à court terme, ça le devienne encore plus. Et ça, ça m'inquiète.
Mais ça, c'est si on reste dans le pré carré du travailleur. Je vis ici. Je suis un habitant qui vit des interactions. Le travail en est une. Mais il y a tout le reste. Comment sortir le syndicalisme du carcan du travail ? Ça paraît un peu bizarre dit comme ça, mais je pense vraiment que notre meilleur atout, c'est de dresser des passerelles à droite, à gauche. Faire notre boulot ici, ça n'empêche pas d'aller chercher la force ailleurs aussi. Formation, information.
Dans la notion de collectif, il n'y a pas que la lutte, il y a le rapport de convivialité. Le syndicat, c'est un lieu de vie. On y passe du temps, on y mange, parfois on y dort. C’est un lieu où parfois on pleure, parfois on rit, où on se déteste aussi, où parfois on s'aime. C'est intrinsèquement lié à ma vie. Je ne dissocie pas mes fous rires ici d’avec mes fous rires chez moi. Si je ris, c'est le plus important. Ça permet une forme de catharsis. Le fait d'exister, c'est être libre, parfois d'être excessif, pour le meilleur surtout, pour le moins bon parfois malheureusement.
L’important, c'est que le bilan soit bon. Et la réussite première c'est qu’avant tout le syndicat soit un espace d'échange, de partage, de convivialité, de tolérance, de concession, sans compromission. C'est pas un lieu chargé de négativité, c'est un lieu de lucidité. C’est ça qui permet de trouver des solutions. Y prendre du plaisir aussi c’est important, il faut préserver ça. On ne peut pas juste faire des réunions et des tracts, des comptes rendus et des conseils.
Il faut encore un peu plus de fêtes, un peu plus d'échanges, de partages.