Fred
SUD CT 31
(Collectivités territoriales)J'ai 60 ans. Je suis syndiqué à SUD Collectivités Territoriales 31 (SUD CT 31). Depuis 2000, je travaille au musée des Abattoirs, un musée d'art contemporain et moderne de la ville de Toulouse.
Le syndicalisme, pour moi, c'est une suite logique du militantisme, mais qui a mis du temps à arriver. Personne n’arrive par hasard dans un musée d'art contemporain, tout le monde a demandé à y travailler. Je suis arrivé en 1999 et ça a ouvert en 2000. Avec le premier directeur, le projet était en construction. L’émulation des débuts a duré longtemps. Et puis sont arrivées les premières restrictions budgétaires.
Ça a commencé sur nos postes. Personne n'avait le statut de fonctionnaire. La direction avait pris les gens en contrat à durée déterminée, même si c'était beaucoup moins courant que maintenant. Parce que personne n'avait le concours. Une partie de l’équipe venait du FRAC, qui était une structure privée. Il fallait intégrer tout ça, c’était un joyeux bazar. Au moment où ça ouvre, une première attaque nous arrive, qui est un classique finalement. Quand une équipe préfigure un établissement comme ça, le politique, à un moment, prend peur, parce qu'elle a un peu pris le melon. Il veut mettre des gens à sa main. Moins efficaces, mais plus loyaux.
Un an ou deux ans avant nous, il y avait eu l’exemple de la Cité de l'espace, un projet bien plus complexe. L'équipe qui l’a monté s'est fait virer à six mois de l'ouverture. Donc nous on sent le vent tourner. Notre directeur, qui était un drôle de type, laisse courir une lettre de Madame de machin chose, qui a un nom à particules. Elle écrit à Baudis, le Maire. Elle explique qu'elle a vu des conseillers municipaux qui lui ont dit que l’équipe du musée des Abattoirs allait être changée, et que donc elle y postulait...
On tombe sur la lettre, parce que je pense que ceux qui s'occupent du courrier la laissent traîner un peu exprès. On la prend, on la photocopie, et on postule sur nos propres postes, en parodiant la lettre qui vient d'être envoyée. Et on l'envoie directement à Dominique Baudis. On n'a jamais eu de retour. Juste après avoir fait ça, on s’est dit qu’on était cons et qu’il fallait mieux qu’on se syndique.
Une des collègues a fait le tour des syndicats : CGT, CFDT et SUD. SUD à l'époque, ce n'était pas très connu. Mais ils nous ont dit : « Tu travailles, tu as des droits », alors que les autres syndicats ne voulaient pas de nous et nous disaient qu’on avait qu’à passer le concours. C'est comme ça qu'on rencontre quelqu'un de SUD CT 31, Marie-Françoise Vabre, historiquement une de celles qui ont monté le syndicat et la fédération.
On va manger au resto en face du musée, on s'entend bien. Elle nous dit : « arrêtez vos conneries, on va faire en sorte d'avoir des places ». Et là, je découvre la stratégie mise en place. Il y avait une personne qui venait du FRAC, qui notoirement était incapable et paniquait à chaque fois qu'elle devait faire quelque chose. Mais son rôle, c'était de retransmettre aux élu·es ce qui se passait au sein du musée. Cette personne est titularisée très vite. Marie-Françoise nous dit de laisser faire. Après, on a été voir les élu·es, les un·es après les autres, en disant qu'on était aussi compétent·es que la personne qui venait d’être titularisée et que ça serait bien qu'ils nous titularisent aussi.
Le syndicat, c'est une rencontre de personnes. Ce n'était pas une évidence. Moi, j'ai un passé libertaire. On a fait des trucs sur Toulouse, on ne s'entendait pas trop avec la Ligue, avec des orgas comme ça.
J’ai mis du temps à m’impliquer dans le syndicat. À ce moment-là, j'ai des enfants qui sont petits. J'ai toujours beaucoup aimé les loisirs. Pendant 10-15 ans après cette titularisation et cette lutte, je ne vais jamais aux réunions. On est syndiqué·es, on a une petite section. On fait deux réunions par an à peu près, un rendez-vous avec le directeur et le président ou la présidente. Ça marche. Tout le monde est content d'être au musée. On fait des expositions qui tournent. On est à fond sur l'adrénaline quatre fois par an. Il y a des petits conflits, mais grosso modo, ça roule. Quand il n'y a plus de sous, les élu·es en place, les directions rallongent. On n'a pas des carrières extraordinaires, mais on s'en fout. On est content·es.
Puis l'ambiance change au musée. Mes enfants grandissent, j'ai plus de temps, ça me titille. L'équipe syndicale de SUD CT 31 nous rappelle, nous dit : « Eh ben les gars, les filles des Abattoirs, ce serait bien que vous veniez nous voir à des réunions. » Donc on commence à mettre la main dedans, l'air de rien. Et après, on a un nouveau conflit aux Abattoirs...
Ça a été violent. Grosso modo, on est financé 60% par la ville, 40% par la région. À un moment, la région veut savoir où vont ses 40%. Je fais l'analyse rapidement, mais nous on a mis cinq ans à comprendre ce qui nous tombait dessus. Un directeur administratif qui vient d'arriver nous dit : « Bon, maintenant, vous me dites quand vous travaillez pour la région, quand vous travaillez pour la ville. » Et nous, on répond : « C'est complètement crétin, parce que si les deux musées ont été mutualisés, c'est bien pour faire des économies globales. Ce truc de compter sous par sous, ça va nous rendre fous. » Et en effet ça nous rend fous.
Des collègues commencent à tomber dans les risques psychosociaux. Jusqu'aux pompiers qui viennent chercher une collègue. C'était super dur. Donc on fait une grosse action syndicale. On est rattachés au centre de gestion, parce qu'on est moins de 50 employé·es. On met en branle le comité technique, le CHSCT. Moi, ça m'intéresse. À SUD CT, ils me demandent alors si je ne veux pas assister aux commissions médicales. Tu y mets la main, et puis après, tu te fais bouffer, quoi. Mais avec plaisir. Je commence donc vraiment à militer quinze ans après ma rencontre avec le syndicat, vers 45 ans.
Je me forme au contact de mes camarades du CHSCT. J'ai pas trop de mal à m'y plonger. J’utilise mes douze jours de formation par an. Et puis arrivent des élections et je suis élu en Comité Technique. Et en Commission Administrative Paritaire (CAP). Là, je pars... Avec tout ce droit syndical, avec toutes ces réunions qui sont délocalisées du musée, je ne suis plus qu'un mi-temps au travail.
Mon idée, c'était de rester un mi-temps au musée. On est deux comme ça. On a dit à la direction : « vous vous faites rembourser une bonne partie de nos salaires, vous pouvez embaucher quelqu'un d'autre à notre place ». Ils ne le font pas. Je me retrouve à devoir faire la même quantité de travail à mi-temps qu'à plein temps. Donc ça ne marche pas. Alors à SUD CT ils me disent que si je veux, il y a du temps de décharge syndicale en plus. Du coup, je pars travailler à plein temps au syndicat. Ils pensaient que j'allais revenir au musée. Le fameux directeur administratif avec lequel on ne s'entendait plus, vraiment plus, est parti à la retraite aussi. Mais à ce moment-là, mon deuxième mandat arrive. Je me suis dit que si j’étais réélu, je ferais mon boulot d'élu.
J’ai fait un mandat et demi. Six ans. Il ne faut pas se mentir : passer en décharge complète, ça a changé les choses. La charge de travail, tu peux la considérer supérieure dans le syndicat, mais t'as plus de chef. Tu rends compte à tes semblables. Ça n'a rien à voir. Tu continues à toucher ton salaire comme avant, ta petite carrière avance plus doucement, mais avance quand même. C'est très confortable, en fait, si ce que tu fais t'intéresse. En plus, tu fais ça à 55 ans. Les musées, j'en ai un peu fait le tour. J'ai adoré ça, les expos etc, mais ça ne me manque pas. J'ai même eu goût à revisiter d'autres musées ailleurs sans regarder comment ils faisaient. En simple visiteur. Mais ça m’a pris du temps.
« L'idée, c'est de redonner
aux gens de la dignité. »
Au syndicat, tu prends les histoires des gens, tu les accompagnes. T'apprends à accueillir les souffrances. Les gens t'appellent, tu passes une heure et demie au téléphone... Je ne suis pas un grand psychologue. Mais là, t'apprends à écouter et puis après, t'essaies de construire derrière. Ça peut prendre du temps. Hier par exemple, je suis allé voir une commune autour de Toulouse. Ça fait quatre ans que j'y accompagne des gens. Ils font de la discipline, ils ont des relations de merde avec leur DGS, avec le maire. On est hyper limité parce qu'on n'a pas de représentant·es du personnel là-bas, il n'y a pas de syndicat, il n'y a rien du tout.
L'idée, c'est de redonner aux gens de la dignité. J'ai beaucoup tourné autour de cette notion. Elle vient de ma compagne qui a un autre passé militant, ses parents étaient militants. La notion de respect, ça nous allait pas. On trouve que le mot dignité, c'est le bon, on le trouve juste. Quand on dit aux gens, il faut vous battre pour votre dignité, ça marche. Et ça fait super plaisir.
Le syndicalisme, j'ai l'intuition que ça a toujours été compliqué. Quand tu discutes avec des vieux syndicalistes, ils te disent : « on a toujours été une minorité ». Certes, il y a eu des moments où il y avait plus de gens qui étaient syndiqués dans les boîtes. Mais on a toujours été une minorité. C'est vrai que c'est un peu désespérant. Une bonne manif à Toulouse, c'est la moitié du stadium. Le stadium lui il se remplit et en plus les gens payent. Après, j'aime bien ça les manifs, j'aime bien quand il y a du monde. Quand j'étais plus jeune, on était spécialiste des manifs à dix. On était antinucléaires, on était écologistes. Des manifs à 10, 20, 30, on en a fait plein.
On rêve tous d'une révolution. Plus jeunes, on était contre l'armée, contre la guerre. On était anti-violence. On s'asseyait devant les CRS. C'est une stratégie dont je comprends qu'on puisse ne pas revenir dessus. Mais comme je n'ai jamais appris à me battre, la violence me fait peur. Après, je ne suis pas étonné de voir que certains s'habillent en noir et vont défier l'ordre, non pas pour gagner contre, mais pour montrer qu'il y a une opposition. On voit bien qu'ils utilisent toujours des armes qui sont inférieures à celles de l'État, finalement. On est dans la société du spectacle, quelque part. Utiliser des feux d'artifice, c'est pour que ça fasse des belles images aussi. Je me reconnais tout à fait là-dedans. C'est des choses que l'on avait pratiquées contre le nucléaire. Notre but, c'était de passer à la télévision pour faire avancer le débat.
La stratégie, aujourd’hui, elle est dure. On est face à un rouleau compresseur monstrueux. Ce qui se passe aux États-Unis, ce qui se passe en Italie… On s'est sauvés le cul une fois avec la dernière législative en 2024, mais je pense qu'on n'est pas passé loin. Le boulet, il est en train de rebondir, il va nous repasser dessus. Mais on ne se résigne pas. On ne peut pas faire autrement.
Quand tu lis les textes de congrès de Solidaires 31, tu t'y retrouves. Ça tient la route. Ce qui est publié est de qualité. Ce n'est pas simple, mais c'est bien. Après, ça part un peu dans tous les sens. C'est ce qui est drôle aussi. Ce n'est pas facile d'aller voir des gens qui sont très loin de tous ces débats-là et de les ramener à nos textes. Tu sors les rames. Mais tu sais pourquoi les textes sont là, donc c'est cohérent. Sur l'antiracisme, sur le féminisme...
Mon champ de syndicalisation, c'est les petites communes de moins de 50 agents. C'est tout le périurbain, la campagne. Notre département est historiquement plutôt à gauche mais on sent qu'il y a une montée du RN depuis 15 ans. Il y a marée haute, mais jamais marée basse. Même chez les gens qui sont chez nous. Il faut que tu ramènes tout le monde. Il faut du débat, il faut ramener les formations de Solidaires, les formations antifas, les formations Visa, tout ça t'aide. C'est un travail colossal, mais nécessaire. Modestement, tu essaies de faire en sorte que ça colle et que les gens ne se bouffent pas le nez entre eux, parce qu'on a trop de choses à faire.
Sur le syndicalisme, je pense qu'on a des marges de manœuvre mais le travail est lent. Il faut beaucoup écouter, pas arriver avec des idées préconçues, même si ce qu'on entend est toujours la même chose. Là il y a la vague des risques psychosociaux, les burn-out, qui deviennent vraiment très prégnants avec l'intensification du travail. Avec l'annualisation on est face à une volonté de retour du travail à la tâche. Ça plaît vachement à ceux qui organisent le travail.
Dans les écoles, les agentes font 10 heures par jour, puis après elles récupèrent pendant les vacances. J'ai des services techniques où les chefs disent : « mais l'herbe pousse plus vite au printemps, donc on va le faire travailler plus au printemps et moins en hiver. » Alors qu'on a des corps qui s'usent, et qu'on a besoin de repos. On peut avoir des périodes vives, intenses, mais on a besoin de repos derrière. Je trouve ça dur. La maladie, ça casse le collectif. On voit des gens qui sont handicapés. Je suis au comité médical depuis peu. Ce matin on sort d'une séance avec une personne, une militante élue d’un autre syndicat, qui s'est fait démonter à son boulot. Je ne l'ai pas reconnue. Elle est malade. Tu lui poses une question, tu en as pour un quart d'heure de tunnel. Former des militant·es avec des gens qui sont malades, c'est compliqué. Mais faut être patient. Faire attention à ce qu'on fait.
« Au sein de Solidaires en général,
il y a un côté autogestionnaire fort. »
il y a un côté autogestionnaire fort. »
À SUD CT on prend des cas personnels, on en discute en commun. On partage énormément tous les accompagnements qu'on fait, toutes les décisions qu'on doit prendre en conseil de discipline, en conseil médical. Quand c'est compliqué, on le fait à plusieurs. Comme ça la personne qui y va dira ce que pense le syndicat. Ça nous fait beaucoup de bien.
D'ailleurs, à ce sujet, au sein de Solidaires en général, il y a un côté autogestionnaire fort. Quand on intègre les nouveaux militants, c'est compliqué à faire passer ce truc de « on décide en assemblée générale, collectivement », qui va un peu à l'encontre de l'habitude verticale où c'est quelqu'un qui décide pour toi. Avec les jeunes, ça pose aucun problème. Mais les jeunes, on en a très peu. Dans la fonction publique territoriale, l'âge moyen c'est 50 ans. Ceux qui arrivent, qui commencent leur carrière ont 30, 35 ans. Mais les jeunes, même sur le féminisme, ils trouvent qu'on n'est pas assez avancé. Ce n'est pas forcément des urbains d'ailleurs. Ils nous disent « vous n'allez pas assez vite, on n'a pas le temps, il faut aller plus vite ». C'est une bonne surprise. Après, avec des gens qui sont un peu fatigués du travail qui arrivent, des fois il faut réexpliquer qu'on n'est pas là pour profiter du temps syndical. De temps en temps, il faut remettre les pendules à l’heure. On a des valeurs, on a des textes. On ne peut pas prendre tout le monde. Le champ syndical est vaste. S'ils ont envie de s'investir différemment, ils peuvent.
Au centre de gestion on travaille en intersyndical. Le seul truc qui arrive à les faire chier, c'est que si on donne un avis collectif négatif, ils sont obligés de refaire une instance derrière, de reconvoquer les gens. Le territoire est grand, ça leur coûte cher. En intersyndical, j'ai mis un peu d'eau dans mon vin sur certains points – pas tant que ça quand même. Avec la CGT, c'est nous qui tirons vers les intérêts des agents. On se met d'accord sur les dossiers, sur ce qu'on vote pour et ce qu'on vote contre. On a réussi à gagner des petits arrangements. On n'a pas poussé des collectivités à la révolution encore, mais... c'est important aussi, les petites victoires...
Certains maires sont élus avec une centaine de voix. Ils ont tout gratté, ils changent de SUV tous les deux ans. Tu vois que ça fait bien carrière. Ils sont présidents ou vice-présidents de tout. Les autres maires, ils sont plutôt sympas. Ils se débrouillent avec leur commune, ils arrivent pas à boucler les deux bouts.
Certains ont d'autres passés. Il y en a une qui est présidente de sa communauté de commune. Elle travaillait à l’hôpital. En F3SCT, le nouveau CHSCT, on peut discuter. On peut se ramener dans des collectivités et dire qu'ils font de la merde. Et elle dit : « oui, ce qu'ils font, c'est de la merde. Et elle l'écrit, en plus. Donc on écrit ensemble. On est loin de la révolution, mais on a des petites victoires. Ça fait plaisir. Tout n'est pas inutile.
De temps en temps, on va coller des affiches le soir. Mettre des banderoles au-dessus de la rocade. Quand on écrit « rouler à droite, voter à gauche », c'est un appel à voter. Ça passe pas tout le temps, mais nous, on trouve que c’est une bonne blague quand même. Ça fait de l'air, ces actions. Ça te narcissise un peu aussi, l'air de rien. T'es content parce que tu t'es pris en photo, tu fais des trucs. Quand tu colles des affiches et que après tu repars dans ta ville à vélo, comme un inconnu, tu te dis « Ah, ça, c'est moi qui ai collé ».
C'est pas grand-chose, mais... c'est chouette.