Eve

SUD Rail







J'ai 24 ans. Je suis rentrée à la SNCF quand j'avais 20 ans. Je suis agent commercial du service train, autrement dit contrôleuse à la SNCF. Je suis syndiquée quasiment depuis que j’y suis rentrée. 

J’ai fait partie des nouveaux contrats contractuels, il n'y a plus d'embauche au statut. Quand c’était le cas, il y avait des grilles salariales. Tu rentrais, et tu étais payé selon ta position. Nous c'était un peu la roue de la fortune. Je me suis retrouvée avec un salaire à l'embauche vachement inférieur que celui de mes collègues hommes, qui avaient le même âge, le même diplôme et la même expérience. On avait trois profils identiques, la seule différence c'est que j'étais une femme. J'avais trouvé ça pas normal. Après une victoire syndicale, on a réussi l'an dernier à faire revaloriser tout ça. Et là, il y a un rattrapage qui va être fait.

Je me suis toujours investie dans la vie militante. La première approche que j'ai eu de Solidaires, c'était dans le Tarn, quand j'étais animatrice en péri-scolaire, un secteur où les droits ne sont pas vraiment respectés. C'est là qu’on m’avait donné des conseils, et puis j'avais des ami·es qui étaient déjà syndiqué·es là-bas. Du coup, c'est naturellement que je suis entrée à SUD Rail.

J'ai suivi plusieurs modules de formation que proposait le syndicat régional, notamment « Nouveaux et Nouvelles Adhérentes », qui t'explique l'histoire de SUD Rail. J'avais pas l'historique et je me rappelle un jour en manif, avoir dit à un de nos retraités : « Mais t'étais à la CFDT avant ? T'étais du côté des patrons et tout ? » Il m'a demandé pourquoi j’étais à SUD Rail. J’ai répondu : « Parce que c'est le syndicat qui me plaisait le plus. » Il m’a dit « ben si tu savais ! L'histoire de SUD Rail c'est en fait une scission de la CFDT. » Après j'ai suivi la formation où ils expliquent très bien tout ça.

« Être syndiqué·e, c’est pas dans les gènes et 
c'est pas dans le contrat 
quand tu signes à la SNCF. »


Ce qui me plait à SUD et plus globalement à Solidaires par rapport à la CGT, c'est que c'est l'adhérent·e qui est au cœur des décisions, et que c'est une pyramide inversée. C'est pas un qui décide et les autres qui disent d'accord ou pas d'accord. Là on est quand même très régulièrement consultés sur si on veut faire grève ou non, si on veut acheter un lave-vaisselle ou non…

Je suis contente d’être syndiquée. On a un collectif de travail qui est déjà construit et assez fort, et où on a plusieurs collègues qui viennent. Être au contact de mes collègues je trouve ça important, et de pouvoir aller rencontrer notre direction quand il y a des choses qui ne vont pas, de leur faire remonter et de leur expliquer pourquoi on n'est pas d'accord et de porter des revendications aussi.

Je ne sais pas si c'est pareil dans les autres entreprises mais nous on envoie régulièrement des demandes de concertation immédiate, des demandes d'audience où l'employeur est obligé de te recevoir sous 72 heures ou sous 21 jours. Ça te permet de poser des questions et d'avoir un compte rendu où la direction s'engage ou non, de dire je vais faire ça, je vais pas faire ça. Généralement de là émane un préavis de grève. On a les instances aussi, on a des copains et copines qui sont élu·es en CSE, en C2SCT. Ça permet aussi d'avoir d'autres infos, de poser d'autres questions et d’avoir des réponses, même si elles ne sont pas toujours celles qu'on attend.

Il y a beaucoup de nouvelles personnes qui se syndiquent et ça c'est cool parce que ça apporte une nouvelle force et une nouvelle vision. On est quand même pas mal. On est organisé en ex-région donc on touche un bassin d'emploi assez grand et dans tous les métiers. On a même des cadres qui se syndiquent, certes pas beaucoup à Sud Rail, mais on en a. Ça commence avec les personnes qui s'occupent de l'entretien. On a une section nettoyage. Et après on est organisé en section par métier ou par thématique.

Être syndiqué·e, je ne pense pas que ce soit dans les gènes et c'est pas dans le contrat quand tu signes à la SNCF. Mais d’observer qu'il y a beaucoup de gens qui sont syndiqués, peu importe le syndicat, ça te permet de voir que t'es pas pointé du doigt quand t'es syndiqué. Ça aide et quand tu vois qu'il y a des organisations syndicales qui sont plus présentes sur le terrain ça pousse aussi les collègues à se syndiquer parce que qu'on le veuille ou non dans le syndicalisme, il y a de l'affinité aussi. Tu ne te syndiques pas dans un syndicat si tu ne t'entends pas avec les gens qui y sont. Même si les idées sont bonnes et que sur le papier c'est bon, si les gens qui y sont te donnent pas envie de les rejoindre, tu resteras en dehors.

À Solidaires 81, tous les vendredis midi on faisait à manger ensemble. Tu savais que tu pouvais aller manger en te disant que tu verrais d'autres collègues, pas forcément de ton métier, de ton milieu mais où tu pourrais discuter, il y aurait une oreille attentive et toi t'écouterais autre chose. Il y avait de l'échange et du partage. On essaye de garder ces moments mais c'est de plus en plus difficile parce qu'on manque parfois de moyens humains.

On a beaucoup de gens qui se syndiquent mais peu qui veulent militer. Je pense qu'aujourd'hui nos collègues se syndiquent comme si ils prenaient une assurance vie. Ils cotisent à une protection juridique. C'est un service plus qu’un engagement. Il y a des collègues qui sont syndiqué·es depuis le début et qui n'ont peut-être jamais mis les pieds au syndicat. Il faut qu'on relance les temps de cohésion. Ça reviendra. Les moments conviviaux, c'est important et ça permet aux gens de se retrouver en interpro, de se mélanger et d'aborder des sujets importants.

On essaie aussi de relancer nos réseaux sociaux. La plupart de nos collègues sont sur leur téléphone une grande partie de leur temps. L'autre soir au travail, il y a des collègues qui m'ont dit « j'ai lu le tract sur Instagram. » Nous on les distribue en papier. Mais quand des fois j'ouvre ma boîte aux lettres, t'as dix tracts de toute organisation syndicale confondue... Moi je lis parce que ça m'intéresse de savoir ce que les autres racontent. Mais quelqu'un qui n’est pas engagé, qui a juste envie de faire son travail, il va pas lire les dix tracts qu'il a eus pendant qu'il était en vacances une semaine. Alors qu’en scrollant, tu peux peut-être trouver une info, t'arrêter deux minutes. 

« c'est l'adhérent·e 
qui est au cœur 
des décisions »


La plupart des gens se syndiquent chez nous après avoir assisté à une première formation. On a fait le choix d'ouvrir toutes nos formations aux syndiqué·es et aux non-syndiqué·es. Que ce soit la réglementation, la fiche de paye, les contractuel·les, tout ce qu'on peut proposer, à part des trucs spécifiques pour les adhérent·es. On essaye d'en faire à peu près une par mois ou tous les deux mois. On pense qu'il faut que chacun connaisse ses droits pour pouvoir après aller affronter son patron.

Il y a des copains de notre section qui ont fait un texte contre l’extrême droite. Mais nos collègues sont assez hors sol sur ça. La dernière fois, un collègue m'a expliqué qu'il avait rendu sa carte à SUD Rail. Je pense que c'est toujours intéressant de savoir pourquoi les gens démissionnent alors je lui ai demandé ses raisons. Il m'a dit que c’était parce qu'aux dernières élections législatives, on avait donné des consignes de vote. Je lui ai répondu que non. « Mais si, si, si, vous avez dit qu'il ne fallait pas voter RN et tout. » Je lui ai répondu que dire qu'il fallait faire barrage à l'extrême droite, c'est pas une consigne de vote, on appelle à ce que le fascisme ne passe pas et qu’il restait plein d'autres possibilités à voter. Mais pour lui, le syndicat n'a pas à donner son avis. J'ai dit : « quand t'auras le RN au pouvoir partout, tes conditions de travail vont changer ». On n'en est pas encore là dans les débats. Je pense qu'on en est déjà à ce qu'ils arrivent à ne pas se faire avoir par leur employeur. Et après on verra plus large. Au syndicat, on aborde les questions sociales, mais avec mes autres collègues, je ne m'y risque plus trop.

On est peut-être un gros syndicat, mais dans Solidaires, on n'est pas ceux qui faisons le plus. Je pense qu'on n'est pas assez investi dans l'interpro. On l’a vu quand nous au sein de la SNCF, en mai dernier, chaque corps de métier a fait grève. Le lundi, c'était les conducteurs, le mardi les contrôleurs, le jeudi les agents de circulation, le vendredi les guichetiers. Au final, ça n'a pas marché. Mais je pense que si on arrive à se mettre tous autour d'une table, que tous les corps de métier s'y mettent et que pendant une semaine, tout le monde fait grève, automatiquement, l'économie du pays sera bloquée. Et t'auras un pouvoir de négocier. Seulement défiler dans la rue, ça ne fonctionne pas. Il faut aussi bloquer l'économie. Parce que les gens qui vont défiler, ils te disent « mais moi je ne suis pas en grève, parce que je suis en télétravail ». Pour moi ça ne fonctionne pas.

Régulièrement on organise des tournées syndicales sur la régions. On va de gare en gare pour voir nos collègues. Idéalement, on essaye d'aller sur chaque axe tous les deux mois, mais ça fluctue en fonction de l'actualité. C'est le premier truc qui saute s'il y a autre chose de plus urgent. S'il faut accompagner un collègue ce sera notre priorité. On va dans les gares, au guichet, au foyer s’il y en a un. On essaie de toucher un max de collègues. Ça permet de voir nos collègues en gare, et qu'ils ne nous voient pas qu'au moment des élections. S’ils te voient une fois tous les quatre ans, l'accueil n'est pas bon. Et je comprends ça. Comme je suis roulante, je connais les gens. Il y a une relation de confiance. On se parle, parce qu'on s'est parlé la veille, pendant que j'étais dans le train. Donc le lendemain, on ne va pas me claquer la porte au nez en tournée. C'est arrivé. Mais dans l'ensemble, ça va. Franchement, je m'attendais à pire. Comme on reste quand même dans un entre-soi de cheminot·es, avec des problématiques de cheminot·es, c'est rare que t'aies un collègue qui se dise qu’il estcontre les congés payés, contre les augmentations de salaire, pour travailler plus et gagner moins.

« Seulement défiler dans la rue, 
ça ne fonctionne pas. 
Il faut aussi bloquer l'économie. »


Dans ma famille, ça a surpris que je n'aille pas à la CGT. Sur le côté revendicatif mais aussi parce que je pense que c'est moins connu, Solidaires et SUD. Mais d'un côté, ils sont aussi très contents parce que je ne tombe pas dans le stéréotype du syndicaliste qui boit du rouge et qui fait griller des saucisses. Plus personnellement, à la maison, mon compagnon, lui, n'était pas du tout ni syndiqué ni politisé quand on s'est rencontrés. Et je lui ai dit, moi, je suis militante politique et syndicale, c’est à prendre ou à laisser. Par contre, ça va occuper une bonne partie de notre vie.

Il était à son compte et là il est devenu salarié depuis un peu moins d'un an. Il s’essaie a la revendication syndicale. À mon contact, il évolue sainement vers le syndicalisme (rires). Il est dans une petite structure et ce n'est pas pareil. Il aurait envie de faire des grands trucs comme nous, mais je trouve ça cool. Son troisième jour de travail, il est rentré à la maison en me disant : « ils ont voulu me faire monter sur une chaise pour nettoyer un truc en hauteur. Je leur ai dit que ce n'était pas trop santé, sécurité au travail. » J'étais très fière de lui.

Je pense qu'il faut essayer de trouver un bon équilibre entre sa vie pro, sa vie perso, et le travail au sein de sa vie syndicale et son militantisme, pour pas se faire non plus happer par le syndicalisme, avoir quand même du temps à la maison… Mais c’est important de se syndiquer. 

Plus nombreux et nombreuses on sera, mieux ce sera…