Camille

SUD Santé sociaux






Je suis bretonne et je vis à Toulouse depuis 25 ans. J’y suis venue pour des raisons personnelles et pour poursuivre ma formation universitaire et d’orthophoniste. 

J'ai commencé à exercer il y a 20 ans, en libéral comme l'immense majorité des orthos. J’ai enchaîné plusieurs contrats en tant que collaboratrice ou remplaçante, pendant deux ou trois ans, mais je ne souhaitais pas m’installer à mon compte. J’aspirais à autre chose.

C’est dans une manif, au moment où je cherchais une nouvelle forme d’exercice professionnel, que j'ai discuté avec une ortho qui quittait son poste en salariat dans le médico-social. À l’époque, je n'étais pas encore syndiquée à SUD. Au départ, c'était pour un confort de vie, la conciliation vie perso/vie pro, et le fait de ne plus porter seule les situations, grâce à l’institution. C'est comme ça que je suis devenue salariée. Je le suis encore et je n'ai pas du tout envie de retourner vers le libéral. C'est vraiment l'exercice qui me convient. 

J'ai beaucoup réfléchi sur ce qui m’a amenée au syndicalisme. Je me suis rendu compte que c'est très personnel et singulier pour moi comme parcours. Ce que je veux dire par là, c'est que je ne suis pas du tout d'une famille syndiquée, à aller en manif. L’engagement syndical, c'est un truc qui m'appartient complètement.

Je me souviens par exemple que lorsque les lycéens du public manifestaient, ils venaient aux portes de notre lycée privé et nous, on était barricadés, on ne pouvait pas sortir. Moi, ça me titillait de voir ce qui se passait dehors. Puis à la fac de Rennes-2, Villejean, un bastion du militantisme, j’ai commencé à participer aux AG, aux occupations d'amphi et à des actions. Là aussi, sans être dans un syndicat, mais les luttes me parlaient.

Après mon DEUG à Rennes, je suis venue à Toulouse, en licence Sciences du Langage puis en orthophonie. Je n'étais toujours pas syndiquée, mais je me souviens du passage au LMD, licence-master-doctorat, l'harmonisation des diplômes. Au niveau ortho, on s'est battu·es pour que l'orthophonie soit reconnue au grade master et pas licence. Il était question qu'il y ait un double niveau, des orthos bac+3 de base et des orthos master spécialisé·es. Nous, on voulait absolument que tout·es les orthophonistes aient la même formation, équivalent master. On a gagné, mais ça a mis du temps à se mettre en place. 

Le diplôme d'orthophonie, c'est un certificat de capacité sur les grilles salariales bac+2, alors que déjà à l'époque où j'ai été diplômée, en 2006, c'était une formation en 4 ans. Aujourd'hui, c'est un master en 5 ans, mais les grilles salariales n'ont toujours pas bougé. 

« la base 
c'est le collectif »


Je pense que tout ça, ça parle de l'engagement syndical qui est venu se concrétiser plus tard, dans la structure où j'ai commencé à bosser en tant que salariée, dans le secteur médico-social. D’ailleurs, c’est déjà un engagement en soi d'aller bosser dans un établissement en tant qu'ortho.

Dès la première année, je me suis investie dans une lutte pour la reconnaissance du métier d'orthophoniste. On était une équipe de six orthophonistes. Quand je suis arrivée, on était trois nouvelles : il y avait un turnover permanent, pour cause de trop bas salaire, de conditions de travail peu satisfaisantes et d’un manque de reconnaissance. Mon entrée dans cet établissement a commencé par le refus collectif d’écrire dans les bulletins des élèves. Les enseignant·es le font, c'est normal, mais pour nous, c’était pas possible. Et on a réussi à faire autrement. 

Après, très vite, il y a eu plein de choses qui me sont apparues complètement aberrantes dans le fonctionnement institutionnel, dans la manière de faire de la direction par rapport aux salarié·es. Ça s'est senti, et il se trouve que c’était un petit établissement dans lequel il n'y avait que SUD Santé-Sociaux comme syndicat.

D’abord ça m'a intéressée de prendre part à une forme d'opposition à la direction. De participer à obtenir de meilleures conditions de travail pour les salarié·es. Je me suis très vite reconnue, dans ce que portait Martine, qui était Déléguée Syndicale (DS) à ce moment-là. Elle était éducatrice, en fin de carrière. Je bossais avec elle sur le secteur des enfants avec handicap associé (SEHA). On était déjà ensemble du côté du terrain, du boulot. Au plus près des enfants les plus touchés, les plus fragiles. Ceux qui, même au sein de l'établissement, étaient mis un peu de côté. Il y avait ce truc d'aller toujours vers les minorités, finalement. Celles et ceux qui ont le plus besoin qu'on soit là.

Au moment des élections professionnelles, Martine cherchait de nouvelles personnes pour la liste de SUD Santé Sociaux. C'était la délégation unique du personnel (DUP), à l'époque. Elle est venue vers moi pour me demander ce que j'en pensais. Et c'est comme ça que j'y suis allée. Je me suis syndiquée. 

Martine nous disait souvent « Venez à Babinet, venez vous former, venez voir ». Et au début, j'avoue, je savais pas trop de quoi il s’agissait. J'étais pas encore sortie vraiment de l'établissement. Si ce n'est dans la rue. J'y suis allée. Et j'ai compris. Je me suis dit, en découvrant petit à petit le syndicat, que je ne m’étais pas trompée. Au départ, c’est vrai, j'ai pas choisi entre deux syndicats, il n’y avait que celui-là. Mais voilà... 

Je suis venue à Babinet dans les locaux et je me suis vraiment reconnue dans cette forme-là de syndicalisme. J'étais adhérente au départ. J’ai été seulement représentante du personnel pendant pas mal d'années. Puis Martine est partie en retraite. Et il n’y a eu personne pour reprendre la mission de délégué·e syndical·e. Ça me tentait, mais je ne me sentais pas encore prête à ce moment-là.

« un syndicalisme qui part de la base, 
qui s'auto-organise »


Pendant deux ans il n'y a pas eu de DS. J'ai vu tout de suite à quel point la direction pouvait s'emparer de cette absence d'opposition pour faire passer des décisions unilatérales. Les premiers trucs que j'ai négociés avant d'être DS, ça a été, déjà, un accord spécifique pour les orthophonistes, pour faire cesser le turnover qui était délétère. Tous les ans, sur les six, il y en avait au moins trois qui partaient. Comme je n’étais pas encore DS, j’ai été mandatée par SUD Santé Sociaux pour cette négociation-là. On a réussi à obtenir une augmentation de salaire, une meilleure répartition du temps de travail, de la formation. 

Il m'a fallu deux années, après le départ de Martine, pour pouvoir prendre sa relève comme DS en étant sûre d'avoir une section et un CSE qui soient là. Parce que j'envisageais pas du tout ça comme quelque chose de solitaire. Au contraire, pour moi, la base, c'est le collectif. J'avais besoin de ça. Une fois que j'ai senti qu'il y avait de vrais appuis autour de moi, des personnes avec qui je pouvais travailler, et puis aussi un lien de plus en plus resserré avec le syndicat départemental, là, j'ai pu proposer à la section de devenir déléguée syndicale. 

Durant huit ans, j’ai été DS et représentante du personnel, ce qui était costaud, mais qui en même temps me permettait d'avoir du temps syndical. En effet, dans le médico-social, il y a très peu de temps. Quand on est DS, on a 2h30 par semaine. Avant, j'étais déléguée du personnel, et j'étais à la CHSCT aussi. L’arrivée des CSE suite aux ordonnances de Macron en 2017 a fait que tout a été amalgamé. Du coup, il y a eu encore moins de personnes pour y siéger... C'était le moment aussi de l'inversion des normes. La négociation avec la direction du passage au CSE a été importante. 

Martine, la DS, m'a fait venir au Conseil syndical départemental qui se réunissait tous les mois. Ça m'a permis de voir comment ça se passait à SUD. De rencontrer des DS, des militant·es des autres structures, à la fois du public et du privé, de l'hôpital et des structures médico-sociales et sanitaires, du privé non lucratif. Elle m'avait fait participer aussi aux négociations annuelles obligatoires dans la structure avant son départ. C’est vraiment bien ce qu'elle a fait pour assurer la relève. Il y avait eu aussi une expertise sur le budget de l'établissement. Elle s’était débrouillée pour que je puisse y assister, avant même d'être élue.

En termes de formation, j'avais fait une formation CHSCT, mais pas avec SUD. Après, moi, ce qui m'a formée aussi, c'est d'aller en manif, d'aller dans la rue. C'est aussi la période où on essayait de faire converger les luttes, notamment social, médico-social, santé. Un travail qui continue aujourd'hui dans le travail social, avec SUD Santé Sociaux, Sud CT, Solidaires Asso... On a été un groupe à vraiment essayer de fédérer, de faire de la convergence là-dessus, vers 2018, avant le Covid. 

Ce qui a fait que je me suis reconnue dans SUD Santé Sociaux, c'est la dimension solidaire. C'est le lien, le fait que ce soit un syndicalisme différent, qui part de la base, qui part des sections, qui part des militant·es, qui s'auto-organise, qui s'auto-gère, qui est à l'inverse de ceux où quelqu'un dit ce que les autres doivent faire et presque parfois penser. Nous, c'est dans l'autre sens, et ça, ça me va bien. Et puis les luttes, aller dans la rue, les manifs, être ensemble. Et aussi le lien avec les collectifs. Il y a les syndicats de travailleuses, travailleurs, mais, vraiment, la vision plus globale, l'élargissement au collectif, le lien direct avec le terrain et les gens concernés... C'est ça qui me parle vraiment. 

La période Covid a été une longue traversée, une lutte intense, contre l’obligation vaccinale, le pass vaccinal… A la sortie, j’ai fait un burn-out, mélange de pro, perso et militant. Après ça, j'ai essayé de trouver un équilibre, qui me permettait de continuer à militer, mais sans m'épuiser de nouveau. À l'occasion des élections professionnelles, de nouvelles salariées ont souhaité s'engager au CSE. On s'est mises d'accord pour que je reste déléguée syndicale, mais sans être élue.

« un syndicalisme différent, de terrain, 
plus proche des collectifs »


Je n'étais plus que déléguée syndicale donc, mais comme si ça ne suffisait pas, en 2024 j’ai proposé ma candidature au bureau de Solidaires 31 qui renouvelait ses membres. J’hésitais, de peur que ce soit trop, mais un camarade sortant m’a convaincue en mettant en avant notamment le lien avec les collectifs.

À la même période, dans ma structure, j’étais en pleine négociation d’un nouvel accord d’entreprise, le directeur ayant dénoncé le précédent. Se sont ajoutées à cela la lutte collective contre la tarification à l'acte dans le médico-social, qui était sur le point de se mettre en place, et la défense d’une salariée abusivement licenciée.

Après treize ans dans cet établissement, j’ai eu besoin de changement et exerce maintenant en pédopsychiatrie auprès des tout-petits, 0-6 ans. Je ne suis donc plus déléguée syndicale et ne souhaite pas reprendre un tel mandat pour le moment, malgré les sollicitations de membres de ma nouvelle section d’appartenance tant il y a de combats à mener. Ce qui ne m’empêche pas, avec ma nouvelle équipe de travail, de faire remonter à la direction les dysfonctionnements qui entravent l’exercice de nos missions de soin et d’accompagnement des enfants et de leurs familles.

Je crois que pour mes collègues, quelque soit le métier, c'est déjà un engagement en soi de travailler auprès d'enfants qui sont autant touchés, et le choix de travailler là et pas ailleurs, dans un quartier populaire. Moi, c’est exactement là où je voulais être et je pense que mes collègues ne sont pas là pour rien non plus. Ce sont des personnes qui sont déjà engagées. J'en ai pas encore parlé avec elles, je sais pas si elles ont été syndiquées ou si elles le sont ou pas. Je sais pas trop pourquoi les gens ne s'engagent pas plus. Je sais pas si c'est à cause de problématiques individuelles que nous, au CSE, on essayait d’élargir au collectif, justement. Le système, ce qu'ont fait les gouvernements successifs, ça divise. Et puis, les gens ont l'impression que ça sert à rien. Je ne suis pas d’accord. C'est pour ça que je suis encore là. Je me dis que c'est déjà pas mal de pouvoir dire « non » au système.

Je me questionne en permanence sur ma place au bureau de Solidaires 31, ce que je peux apporter sans temps syndical. J’en parle régulièrement aux autres membres du bureau et à des camarades de SUD Santé Sociaux. Quelquefois, je me demande ce que je peux apporter, et puis d’autres, je me dis que ce que je fais, c'est déjà ça.

On a une réunion du bureau par semaine, l’AG des syndicats une fois par mois, les mails par roulement toutes les 3-4 semaines. Au-delà de ça, il y a des sujets que je suis plus particulièrement, en lien avec des collectifs : lutte contre les expulsions, pour la réquisition des logements vides ; luttes féministes, antiracistes, antifascistes. La dimension solidaire, le lien avec les collectifs... C'est ce qui m'anime.

En tant que membre du bureau de Solidaires 31, il a fallu que j’assiste aux intersyndicales avec la CGT, FSU, FO... Que je sois à la banderole de tête, dans les manifs. C'est quelque chose qui m’est difficile, particulièrement par rapport à la façon dont ça se passe dans le 31. C'est parfois dur de subir l'hégémonie de la CGT.

Dans certaines structures il y a un travail intéressant qui se fait entre SUD et la CGT. En local, ça peut marcher. Mais par exemple, pour les manifs, au final, c'est toujours la CGT qui va décider. Je m'y heurte. Alors, je vais aux intersyndicales en essayant de porter un syndicalisme différent, de terrain, plus proche des collectifs, pour les mettre en avant. Mais la manière dont c'est reçu, je le ressens parfois comme du mépris.

J'essaye de faire du lien entre les deux mondes. Ce qui n'est pas évident. Dans les rassemblements, les manifs et les mouvements, on voit très peu de drapeaux, Solidaires, SUD. Ça donne l’impression qu'on n'y est pas. C'est faux. Il y en a plein, des militant·es de Solidaires, mais qui font aussi partie de collectifs, et du coup, qui ne s'affichent pas forcément syndicalement. C'est tellement compliqué dans toutes les structures et toutes les entreprises, il y a déjà tellement de boulot pour lutter syndicalement en intra, que pour les gens, c'est pas facile d'être mobilisés aussi sur des collectifs à l'extérieur.

Mes proches ne se réalisent pas toujours à quel point mon engagement est fort et important dans ma vie. Mais c'est vrai que je m'en rendais pas forcément compte moi-même avant que j'y réfléchisse. Je suis quelqu'un qui doute tout le temps. [Rires] Je me questionne sur ma place. Qu'est-ce que j'y fais ? Qu'est-ce que je peux y faire ? Qu'est-ce que j'apporte ? Est-ce que je suis légitime ou pas ? J'ai besoin du collectif pour me positionner. Pour discuter, échanger des points de vue, ne pas être d'accord. Et continuer à me construire moi et voir comment je peux continuer à militer et à quel niveau. 

Et c'est pas fini.